X- RÉALITÉ
La journée a passé sans que Baptiste
s’en rende compte. Après le repas du midi, qu’ils ont dégusté dans un
quasi silence, et une petite sieste pour Baptiste, les deux hommes
marchent à présent sur un chemin menant vers le bois que l’on voit de la
maison. Le ciel est légèrement couvert et la douceur de
l’arrière-saison laisse entrevoir encore de belles journées.
— Robert, j’ai vraiment l’impression que tout ça est de la pure folie.
— Une impression seulement.
— Il y a des moments où j’ai le sentiment de perdre la tête.
— Je ne vous le fais pas dire.
— Enfin ! Vous vous rendez compte ? Remettre ainsi jusqu’à sa propre existence ! Comment croire une chose pareille !
— Mais ne croyez surtout pas, commissaire ! Tout cela est bien au-delà de
la croyance. D’ailleurs, si ce n’était qu’une question de croyances, il
y a longtemps que vous seriez reparti.
— On parle de quoi, alors ?
— De ce qui vous a conduit jusqu’ici. Vous êtes venu et vous ne savez pas
pourquoi. Mais vous êtes venu. Ce simple fait est beaucoup plus réel
que tout ce que vous avez pu vous dire en effectuant ce voyage.
Après un temps de silence, Robert poursuit :
— J’ai une question, commissaire. Comment définissez-vous la réalité ?
— La réalité ? Eh bien… je suppose que c’est tout ce qui nous entoure,
tout ce qu’on voit : ce paysage par exemple, ces arbres là-bas, vous,
moi…
— Alors, prenons ces fleurs, là, au bord du chemin. Vous voyez comme elles sont jolies ?
— Très.
— Seront-elles toujours là dans un mois ?
— Non, assurément pas. Les fleurs ont une durée de vie plutôt éphémère.
— Donc, elles ne seront plus ?
— C’est certain.
— Comment pouvez-vous dire alors qu’elles sont réelles ?
— Elles sont réelles à leur manière, éphémère.
— Non commissaire, cela ne marche pas. Quelque chose de réellement réel
peut-il un jour ne plus l’être ? Ne sentez-vous pas qu’il y a là comme
une contradiction ? Que quelque chose cloche ?
— Mais si je vous
suis, rien ne serait réel alors. Ni cet arbre qui sera peut-être abattu,
ni votre maison qui peut tout aussi bien être emportée par un ouragan,
ni vous, ni moi, qui mourrons un jour ou l’autre.
— On peut le comprendre ainsi.
— Donc, à vous suivre encore, il n’y aurait rien de réel.
— Si commissaire, si. Mais nous allons là vers une spirale dans laquelle
tout ce que vous croyez va s’évaporer complètement. Enfin, rassurez-vous,
ce n’est pas dramatique !
Baptiste Levernier lève les yeux vers
les nuages qui se dispersent, laissant apercevoir des pans de ciel bleu.
Il secoue la tête.
— C’est de la folie pure! Et je continue de vous écouter !
— Mais ce n’est pas vous, commissaire, ou plutôt ce que vous vous pensez être, qui écoutez.
Baptiste secoue à nouveau la tête, comme pour remettre ses idées en place.
— D’accord, je vous écoute et je ne comprends rien. Là, je vous assure, j’ai besoin de rationalité.
— Commissaire, seriez-vous d’accord pour considérer que la réalité est « ce qui est » indéfiniment ? En restant sur le terrain de la logique, ce qui est « indéfiniment » ne peut donc avoir ni début, ni fin, et, à ce titre, ne peut pas
changer. La réalité serait donc « Une ». Une seule réalité. Si d’autres
réalités pouvaient exister, ce ne serait plus la réalité. Qu’en
pensez-vous ?
Baptiste s’arrête de marcher. Il lève la tête, comme pour mieux réfléchir, puis acquiesce lentement.
— Bizarrement, je trouve que c’est une définition… pas si mal finalement.
— Alors, ne voyez-vous pas l’absurdité d’affirmer qu’une chose est réelle
quand elle va et vient, quand elle nait puis qu’elle meurt, quand elle
apparait puis disparait ! Prenons l’exemple de la fleur, où est-elle
avant qu’elle sorte de la terre ?
— Dans la graine je suppose. Nous plantons des graines, cela devient une fleur, ou un arbre… ou même un être humain.
— Je ne dis pas que la graine n’est pas porteuse d’une possible apparence.
— Pourquoi possible ? Chaque graine a ses propres spécificités.
— Oui mais si la graine ne germe pas ? Si elle se contente d’être une
simple graine sans jamais donner quoi que ce soit ? Ses spécificités
sont donc possiblement possibles. Elle reste une hypothèse. Mais revenons plutôt à avant la graine, commissaire. Où est la graine avant d’être une graine ?
— Je suppose qu’elle n’existe pas, en tout cas pas encore en tant que telle.
— Elle n’existe pas… Or, pourtant, en ce moment même, vous pouvez la
contempler, sous la forme d’une fleur. Elle est donc bel et bien là.
— J’ai parfois l’impression que vous dites tout et son contraire.
— Elle est, mais pas comme vous le croyez. Pas comme l’image que vous en
avez. Ou le parfum que vous en percevez. Tout cela, ce sont des mots,
des sensations, appris avec le temps. Croyez-vous que la fleur existe en
tant que « fleur » avant que vous ne mettiez un nom, une image, un
parfum dessus ? Tout ce que vous voyez, tout ce que vous sentez, goûtez,
entendez, commissaire, ne sont que des images, des représentations qui
ont été dites, redites, et redites encore, qui ont été apprises et que
vous avez fini par croire comme étant la seule réalité.
— La science parle d’atomes. Peut-être que la fleur n’est qu’un simple assemblage d’atomes.
— Sans doute mais la science dissèque tout ce qu’elle trouve. Ou elle
rapetisse pour débusquer le plus infime qu’elle espère un jour pouvoir
localiser, ou elle amplifie démesurément en espérant trouver le plus
grand, mais l’univers pourrait-il le contenir ? Et avec ça, elle
explique, elle émet des hypothèses, elle gribouille sur un tableau des
suites de chiffres et de symboles dont elle est plutôt fière. Et
beaucoup l’applaudissent. Peut-être les plus proches de cette réalité,
qui semble si difficile à cerner, sont-ils les poètes, et les sages. Ils
murmurent, ils écoutent… parfois écrivent sans vraiment écrire. Mais
de toute façon, cela reste toujours des mots.
— Alors, selon vous Robert, cette réalité, quelle est-elle vraiment ?
— Pas quelle. C’est bien le problème, pour nous pauvres humains attachés
aux mots et aux conceptions. La Réalité, commissaire, … n’existe pas.
>> suite : chapitre 11
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