LE BANC
Aujourd’hui, il fait beau. De ces
ciels bleus qui apaisent. Il y a aussi ces cris provenant du carré de
sable où s’amusent des enfants. Des cris joyeux… sans doute… si proches
et si lointains…
Si je devais être plus précis, je dirais que je
suis assis sur un banc, un de ces bancs peuplant les squares dans
lesquels se trouve parfois un endroit avec des jeux, comme celui-ci. Des
bancs sur lesquels on vient se reposer, seul ou à deux, où on lit,
d’où l’on surveille les enfants.
Il me semble que je suis souvent
assis sur un banc. Pas toujours dans un square. Parfois le long d’une
rue. Je regarde défiler des dizaines, des centaines de personnes… mais
pas que… il y a ce ballet en mouvance permanente. Des voitures qui
roulent lentement, qui s’arrêtent, qui repartent. Des bus d’où
s’extirpent des silhouettes, tandis que d’autres montent dedans. Il y a
ces bruits. Des klaxons impatients, des voix excédées, des murmures de
conversations qui passent tout près de moi, et qui forment un
bourdonnement immense. Il y a ces innombrables couleurs se mélangeant
dans un kaléidoscope géant qui tourne sous mes yeux subjugués.
Il
y a de la nostalgie en moi. De la tristesse aussi. De quoi, je ne
saurais dire. Je me pose la question mais rien ne vient expliquer ce
sentiment. J’ai l’impression que c’est ainsi depuis la nuit des temps.
Ça sourde en moi. Mais les mots n’y vont pas bien. Peut-être parce que, à
l’intérieur, tout semble presque… effacé. J’ai beaucoup de mal à me
souvenir… d’avant. Avant quoi ? Un sentiment de panique jaillit. Dans un
article d'un magazine oublié par son propriétaire, je suis tombé sur des
mots qui parlent de vieillesse. Je suis passé ensuite devant une surface réfléchissante et me suis arrêté un instant, pour vérifier. J’ai effleuré le miroir, il était froid et lisse. Est-ce cela, vieillir ?
Tout
me parait inconnu, et bizarrement connu à la fois. L’autre jour, j’ai
feuilleté un journal abandonné sur le coin d’un banc. J’y ai lu toutes
sortes de choses. Des histoires tristes pour la plupart. Si tristes… Il y
avait le récit d’un enfant martyrisé par des parents irresponsables.
Sur la photo, on pouvait les entrevoir, encadrés de policiers, entourés
d’une horde de personnes aux visages déformés par la haine et la colère.
Le journal parlait aussi d’une guerre qui sévit loin de là, où les
hommes s’entretuent à coups de balles et d’armes aussi terribles les
unes que les autres. Là encore, des photos… de bombardements, de
destructions… Une grande douleur m’a envahi. La souffrance de ce que je
lisais, de ce que je voyais est venue me charcuter, réveillant des
souvenirs… Souvenirs de mon histoire ? On dirait que le monde entier est
en moi. Tant de cris. Tant de larmes. Et pourtant de l’amour aussi. Je
le vois. Des enfants qui se chamaillent dans le square et qui se réconcilient aussi
vite en se prenant dans les bras, des couples qui flânent dans les
allées main dans la main, le regard empli de l’autre… Moi, je me remplis
d’eux. L’amour est-il à la hauteur de la douleur qui habite ce monde ?
* * *
Personne ne fait attention à moi. Ce
n’est pas la première fois. Il me semble que cela a toujours été ainsi.
C’est ce que je me dis quand je tente de remonter le fil des années,
sans y parvenir vraiment. Ces années qui sont souvent évoquées dans les
conversations de ceux qui se promènent, passent, s’arrêtent un instant.
Je les entends depuis mon banc. Eux sont assis à proximité du mien. Ils
ne savent pas que je les écoute. Peut-être pensent-ils que je me suis
endormi.
Des bribes de souvenirs me reviennent parfois mais c’est
confus. C’est toujours pareil. Pourquoi les choses ne sont-elles pas
nettes, parfaitement encadrées dans des tranches de vies qu’il me
suffirait de faire défiler ? Au lieu de cela, je me retrouve là, assis
sur un banc, sans comprendre réellement où je suis. Ce que je fais là.
Il
y a des moments pourtant, où tout est si beau que ça n’a plus la même
importance. Les couleurs, le souffle de la brise, l’écoulement de l’eau
dans la fontaine, les battements d’ailes des oiseaux dans les arbres,
leurs roucoulements… Où est-elle, la souffrance du monde ? Suis-je
coupable, alors, de ne plus la voir ?
* * *
Ce matin, quelqu’un m’a regardé. Je
veux dire, vraiment. Pas un de ces regards qui glissent habituellement sans s’arrêter.
Les yeux d’une femme étaient posés sur moi. Elle était assez jeune, je
crois… j’ai beaucoup de mal à déterminer les âges. Elle souriait.
Je
me suis demandé si j’étais l’objet de son attention. Je me suis
retourné, m’attendant à voir quelqu’un venant à sa rencontre. Mais il
n’y avait personne. Le square était calme. Un peu embarrassé, ne sachant
trop que faire, j’ai fini par lui adresser un léger sourire en retour.
Elle a hoché la tête. Depuis, l’image de son visage persiste. Dès que je
l’ai vue, une sensation étrange m’a envahi et me poursuit encore. Je
suis incapable d’expliquer ce qui s’est passé lors de cette… rencontre…
était-ce une rencontre ? Jusqu’à présent, je n’avais jamais éprouvé un
tel sentiment. Les gens défilent devant moi, parfois ils me voient, je
suppose, parfois ils détournent leur regard, comme si j’étais invisible.
Chacun semble si occupé de son propre monde…
Il y a en elle… un
mélange de douceur et de fragilité… Pourquoi me regardait-elle ?… C’est
la première fois que je ressens le désir d’aller vers quelqu’un.
* * *
Nous avons peu à peu engagé la
conversation. Je crois que si je l’apprécie, c’est parce qu’elle a cette
façon de tout observer avec une simplicité déconcertante. Cela me
soulage un peu de cette tristesse qui m’habite.
Au début, nous
nous sommes contentés d’échanger quelques sourires. Elle attendait
peut-être une autorisation de ma part pour s’approcher. Ai-je l’air si
terrible que cela ?
Nos conversations restent assez limitées. Je
dois dire qu’il y a de nombreux silences. C’est qu’il m’est difficile de
raconter vraiment, car au final qu’ai-je à raconter ? Quand tout est si
flou. Elle a l’air de respecter mes hésitations et n’être nullement
gênée. Je ressens en elle comme une attente. Une attente tranquille. De
quoi, je l’ignore. Sa façon d’être m’intrigue… et m’attire…
* * *
Aujourd’hui, elle a dit qu’elle
comprenait ce que je vivais. C’est sorti tout à trac de ses lèvres. Je
les voyais bouger, émettre des sons formant des mots, des mots qui
faisaient leur chemin jusqu’à moi. Elle a continué ensuite, sur un ton
presque léger : « le monde semble si réel, n’est-ce pas ? ». Je devais
avoir l’air surpris car elle a éclaté de rire. Au même moment, une
personne passant devant nous lui a lancé un regard suspicieux.
« Le monde semble si réel, n’est-ce pas ? »
Je
me suis répété cette phrase plusieurs fois. Les mots tournent en
boucle, ils veulent me dire quelque chose. Je le sens. Même si je ne
parviens pas vraiment à en comprendre leur sens caché.
* * *
Qui suis-je ?
Cette
question est apparue soudainement. Jusqu’à présent, je me suis beaucoup
demandé où j’étais, et pourquoi… Mais cette question… elle m’a pris au
dépourvu. Il y a à priori quelque chose d’absurde dans ces mots mais si
j’y réfléchis bien, je me dis qu’au fond, je ne sais pas vraiment qui je suis.
Cela semblait être une évidence jusqu’à présent, sans que je sache bien
ce qu’était cette évidence. La question tourne en rond et semble
rejoindre des profondeurs que je ne soupçonnais pas. J’essaie de la
chasser mais rien n’y fait. Je ne sais pas pourquoi, elle revient
inlassablement.
Quelques souvenirs se font plus précis, j’ai du mal pourtant à les associer à… ce que je suis…
Je les vois comme je pourrais contempler de vieilles images jaunies,
pas encore abimées par le temps. Dessus, il y a des personnes qui me
parlent, des visages qui me scrutent, des sourires, qui paraissent
s’adresser à moi, du moins, je le suppose. Sinon leurs regards ne
seraient pas tournés dans ma direction…. Mais… comment être sûr qu’il ne
s’agit pas de quelqu’un d’autre ?…
Dans ces souvenirs, je
n’apparais nulle part. J’en suis totalement absent… Cela me fait le
même effet lorsque je regarde autour de moi et que j’observe ce monde
qui s’agite. Beaucoup de choses y surgissent. Surgissent… et
disparaissent… J’ai la sensation que tout cela se fait sans personne
réellement pour en être le témoin.
* * *
Cette nuit, j’ai fait un rêve. Je crois que c’était un rêve car, à vrai dire, je n’ai jamais rêvé jusqu’à présent. Ou alors je ne m’en souviens plus. C’était un rêve étrange. J’étais assis sur un banc. Autour, il n’y avait rien. Tout était blanc. Je tenais dans une main une photo que je regardais. La photo me représentait, assis sur un banc, avec à la main une photo reflétant la même scène… Moi, assis sur un banc, penché sur une photo… Ma tête s’est mise à tourner. Quelque chose d’insensé se jouait sous mes yeux, insensé et terriblement réel à la fois, quelque chose qui se répétait, encore et encore… A l’infini… Et puis, toutes les photos se sont mises à tourbillonner, de plus en plus vite, formant un vortex d’une puissance vertigineuse, engouffrant en lui des milliers et des milliers de photos. Toutes la même.
* * *
Je suis retourné dans le square. Elle était là. Elle m’attendait.
Je
me suis assis à ses côtés. Comme d’habitude, une gêne m’a empêché de
m’assoir correctement. J’ai essayé de trouver une position plus
confortable. Je la voyais qui souriait devant mes tentatives. J’ai souri
à mon tour, avec un geste d’impuissance.
Elle s’est penchée vers
moi et a glissé en chuchotant : « Savez-vous sur quoi vous êtes
assis ? » J’ai essayé de me caler un peu mieux. « Oui… ai-je répondu, je
crois ». J’ai soupiré : « Ces bancs devraient être conçus plus en
adéquation avec la morphologie des corps, surtout quand ils se font
vieux ». « Oh, ils le sont » a-t-elle murmuré. J’ai senti dans son
regard qu’elle voulait ajouter autre chose mais elle s’est tu.
Le silence s’est installé un moment. Tous deux, nous regardions les feuilles des arbres danser dans le vent.
Je me suis lancé pour lui raconter mon rêve. Et aussi cette tristesse qui m’habite en permanence.
Elle
a murmuré : « Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être
». Puis, après un instant, elle a continué : « Ce ne sont pas tant les
choses qui importent… mais… ce que nous sommes, avant tout cela… ».
Sa main a balayé l’espace qui nous entourait, comme pour désigner tout
aussi bien les arbres que les jeux, la fontaine au loin, le ciel, les
oiseaux, les nuages, les enfants, les promeneurs…
Elle s’est tournée vers moi : « Savez-vous qui vous êtes ? »
Etonné, je l’ai regardée. Comment savait-elle si bien lire en moi ?
Ses yeux, pensifs, observaient quelque chose, quelque chose sur le banc. J’ai suivi son regard.
Et j’ai vu deux ailes d’un blanc lumineux sur lesquelles j’étais maladroitement assis.
Un vertige m’a envahi… une mémoire inconnue m’a percuté… j’ai basculé dans un vide sans fond.
Elle a hoché la tête doucement.
.

Je vous regardais, d’où j’étais… N’imaginez pas un endroit qui se situerait là-haut.
N’imaginez pas un lieu. Mais je sais que c’est compliqué pour les êtres
humains. Ce n’est pas de votre fait. Vous n’y pouvez rien.
Je
vous regardais et j’avais envie d’être comme vous, de vivre ce que vous
viviez. Je voulais sentir vos peurs, vos angoisses, vos limitations,
cela me fascinait. Je voulais vivre vos joies, vos bonheurs, vos
exaltations.
Je voulais retrouver l’ignorance. Celle qui vous
porte à commettre des actes irréparables. Jusqu’à comprendre qu’ils ne
sont pas réparables …
Je voulais me perdre au plus profond de vos contradictions. Qui vous déchirent, qui vous séparent.
Je voulais vivre votre humanité. Savoir avec votre raison.
Et je vous ai rejoints.
La
vie est devenue intense… brutale… Jamais je n’avais connu cela. J’ai
continué de vous observer, traversé par ce qui vous anime… jusqu’à ne
plus savoir qui j’étais. La tristesse est alors entrée en moi, comme un
serpent qui se glisse sans bruit, plus elle entrait, plus je m’oubliais.
Des pourquoi sont apparus, des pourquoi auxquels je tentais de
répondre. Mais plus j’essayais, moins j’y parvenais.
Tout
s’emmêlait, vos guerres, vos passions, si incroyablement féroces, si
incroyablement puissantes, un ballet de luttes sans fin prenait forme
sous mes yeux, me terrassait.
Parfois ce que vous appelez l’amour
parvenait à s’infiltrer, comme un rayon de lumière transperce des
ténèbres et vous amène à chercher, et chercher encore, ce que vous avez
entrevu, sans voir que la lumière n’éclaire jamais que des ombres.
Le
temps d’un instant, le temps d’une seconde, j’ai porté votre monde.
Comment aurais-je pu m’y trouver ? J’étais le témoin silencieux de tout
ce que vous viviez, de vos joies, de vos peines mais aussi de la
nostalgie profonde qui habite chacun d’entre vous, cette nostalgie que
vous ne savez pas.
Vous vous cherchez sans cesse et vous
l’ignorez, dans tout ce que vous faîtes, tout ce que vous aimez,
détestez, tout ce que vous désirez, qui n’existent que parce qu’un jour
vous avez cru en leurs réalités… de simples croyances créant un monde de
joies et de souffrances, un monde beau, un monde laid, un monde
d’amour, un monde de haine, un monde d’espaces et de temps, et dans
lequel, comme divisés en mille morceaux, vous n’aspirez véritablement
qu’à vous retrouver.
Moi aussi, je me suis cherché, longtemps,
désespérément, empli d’un feu de plus en plus brûlant. J’ai vécu dans
tant d’endroits, tant de dimensions, ici même où vous vous trouvez…
des univers coexistants dont vous n’avez aucune idée… Vous ignorez
encore combien tout est possible… cela dépasse votre entendement, votre
raison, vos certitudes mais… en fin de compte, à quoi bon ? Jamais, cela
n’a de fin.
Ce monde était peut-être le dernier…
Un écho résonne, je l’entends encore un peu…
De moins en moins…
Qui je suis ? …
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