
JE M'APPELLE MARIO
Lorsque j’étais petit, ma mère exigeait que je me lave les mains pour un
oui pour un non. Elle était intransigeante à ce sujet. Elle n’avait
sans doute pas tort. D’un naturel curieux, je saisissais tout ce qui se
présentait à moi, peu importe l’état dans lequel ça se trouvait.
Un
jour après m’être comme d’habitude appliqué à la tâche, allez savoir
pourquoi, je suis resté un long moment à regarder l’eau qui s’écoulait
et disparaissait dans le trou de l’évier. Je me suis alors demandé où
tout cela allait : l’eau, la mousse du savon et les saletés que mes
mains d’enfants avaient accumulées en jouant dans l’insouciance la plus
totale.
Intrigué, j’ai demandé que l’on m’explique la chose. Sous
mon exigence, mon père a dû se plier en quatre pour me montrer, sous
l’évier, le mécanisme permettant l’évacuation de l’eau usée : la bonde,
le siphon et la tuyauterie biscornue qui finissait mystérieusement dans
le mur.
La bonde n’était donc qu’un passage transitoire. Après
avoir passé le siphon et suivi la trajectoire du tuyau, l’eau
disparaissait ensuite quelque part, je ne savais où.
Cet épisode
marqua un nouveau chapitre de ma vie. Mes parents s’inquiétèrent alors
devant cette nouvelle habitude, bizarre à leurs yeux, qui me plantait
des minutes interminables les mains sous le jet du robinet lorsque je me
les lavais ou qui me tenait immobile et fasciné devant la baignoire qui
se vidait.
Un soir tard, alors que j’étais descendu dans la
cuisine me servir un verre d’eau, je les entendis murmurer à travers la
porte entrouverte qui séparait le couloir du salon : « Tu ne crois pas
qu’on devrait consulter quelqu’un, quand même » demandait mon père à ma
mère qui n’était pas du tout du même avis. « Mais non, tranchait-elle,
c’est un enfant. Les enfants ont parfois des lubies. Ça lui passera, tu
verras ».
Il est vrai qu’à l’école, je m’en sortais bien. Sans
doute cela contribuait-il à les rassurer. En réalité, je dépassais
largement les capacités de mes camarades. On finit par me faire sauter
deux classes, celle que je fréquentais alors me paraissait d’un ennui
mortel. Mon père, ingénieur hautement diplômé, voyait d’un œil
satisfait son fils suivre un chemin qu’il n’aurait de toute façon pas
envisagé autrement. Ma mère, femme au foyer toujours accaparée par mille
activités : cuisine, couture, dessin, peinture, sculpture, bénévolat…,
me couvait de son regard plein d’amour et de fierté, ne tarissant pas
d’éloges à mon égard auprès de ses amies et de son entourage. Pour elle,
comme pour mon père, il ne faisait aucun doute que mes prouesses
scolaires allaient me mener vers les firmaments.
D’ailleurs, mes
lubies, comme les appelaient ma mère, semblaient avec le temps avoir
disparu. Semblaient. Car si j’avais vite assimilé de quoi il retournait
quant au procédé exact de la distribution d’eau, certaines questions,
elles, restaient en suspens.
J’étais toujours autant intrigué, et
troublé. Mais cela relevait de bien autre chose. Autre chose que je ne
savais décrire. Regarder l’eau couler et disparaitre dans le néant me
plongeait dans une émotion inexplicable. Je ne me privais pas de ces
expériences à l’abri du regard de mes parents, de mes camarades ou de
mes professeurs. J’avais vite compris que le bizarre était chose mal vue
aux yeux d’une société qui rejetait catégoriquement tout ce qui sortait
du cadre qu’elle avait fixé sur un mur bien épais, bien solide, bien
droit.
Si mes capacités m’avaient mené naturellement vers une
terminale scientifique, la question au sujet d’une orientation
professionnelle plus précise vint au cours d’un repas. J’avais quinze
ans. Je constatai que je ne savais en réalité pas du tout ce que je
voulais être. La voie était pourtant toute tracée aux yeux de mon père
qui me voyait en ingénieur ou en scientifique. Mes parents ne s’étaient
jamais faits de soucis pour mon avenir. Et jusque-là, moi non plus. A
vrai dire, je n’y avais jamais réellement songé.
J’étais bien
embêté. On me demandait tout d’un coup d’envisager, voire de décider,
là, à quoi ressembleraient les années qu’il me resterait à vivre alors
que j’étais encore si jeune. Un étau se refermait sur moi. Je fus pris
de panique. Je ne savais absolument pas ce qui m’intéressait dans la vie
qui vaille la peine de me pencher dessus, au moins jusqu’à ma retraite.
Ou plutôt si ! Une évidence, fulgurante, s’imposa soudain à moi. Comment n’y avais-je pas songé avant !
Je
deviendrai plombier. Il existait des formations en alternance qui
seraient parfaites. Je pourrai apprendre la théorie et m’atteler à ce
qui m’intéressait le plus : la pratique.
A la maison, ce fut le
branle-bas de combat. Mes parents étaient dans tous leurs états. Sous la
décision ferme et définitive que j’avais prise, et qu’il était donc
inutile de remettre en question, mon père s’arracha un à un les cheveux.
Il en devint chauve. Ma mère prit d’un coup dix années. Ses amies ne la
reconnurent plus. La détresse traversa leurs regards. Ils se
reprochèrent l’un l’autre leur plus grand échec (moi) avec des si, des
comment, des pourquoi ponctués de réflexions mesquines, allant jusqu’à
s’accuser du choix de mon prénom. « Tu te rends compte j’espère, disait
mon père à ma mère, qu’avec ton désir de faire honneur à ton aïeul
italien, notre fils a jeté la disgrâce sur notre famille. Mario ! Et
plombier en plus ! Ah, on se fout bien de notre gueule dans notre dos,
je te le dis. » « Mais enfin, répliquait ma mère au bord de l’explosion
de larmes, tu étais pourtant d’accord, c’est même toi qui as insisté… »
Mon père ne répondait pas, partait en claquant la porte et ma mère
s’effondrait sur le canapé.
Mais qu’est-ce que j’y pouvais ? Je
n’allais tout de même pas renoncer à ce qui m’était soudain apparu comme
le plus beau des métiers pour faire plaisir à mes parents.
Bon,
l’affaire depuis s’est tassée. Après m’avoir ignoré, ils ont bien dû se
rendre à l’évidence. Et puis, au fond ce n’est pas si grave que ça. Avec
le temps, j’ai appris que rien ne l’est vraiment. Ma passion d’enfant
pour les tuyauteries m’avait peu à peu mené, au travers d’une
introspection qu’il m’était impossible de maitriser, vers un océan de
compréhensions dont je n’aurais pu expliquer le dixième sans passer pour
un fou aux yeux de la société dite normale, que soi dit en passant je
trouvais quant à moi anormale, aberrante, pour ne pas dire pathologique.
Mes
explorations livresques et internet puis celles, intimes, beaucoup plus
intenses m’avaient « ouvert les yeux ». J’avais fini par réaliser ce
qui m’animait finalement depuis que j’étais petit et, qu’à défaut de
pouvoir expliquer avec des mots justes, je résumerai par : « Tout est
question de regard ».
Je ne peux définitivement aller plus loin, le « loin » n’étant plus à la portée d’un quelconque savoir.
L’important
au fond, c’est que dans mon métier je suis heureux. Après avoir fait
mes preuves ici et là, j’ai fini par monter ma propre affaire, qui
marche très bien. Cela me permet de sélectionner les travaux qui
m’intéressent particulièrement : les réparations ou les remplacements
d’éviers, de baignoires et autres objets à siphon, ainsi bien sûr que
tout ce qui va avec.
Pour rien au monde, je ne voudrais faire
autre chose. On me réclame pour déboucher un évier récalcitrant,
remplacer une robinetterie défaillante, colmater des fuites rebelles, ou
installer parfois tout un réseau complexe de tuyauteries, et je me
donne à cœur joie dans l’ouvrage. Mon carnet de commandes est plein à
craquer et moi je me remplis de mon travail ainsi que de mes contacts
avec mes clients. Mes interventions se terminent d’ailleurs très souvent
par un verre de l’amitié. On prend le temps de s’assoir, de discuter.
Les échanges semblent parfois rugueux mais les regards sont tout plein
de bienveillance. Mon père, qui m’avait prévenu lorsque j’avais pris la
décision de devenir plomber : « Naïf comme tu l’es, tu vas te faire
plumer, tu verras, le monde est ingrat, surtout dans ces milieux-là. En
scientifique, tu pourrais avoir tous les honneurs » n’en revient pas
lui-même qu’un tel métier puisse être au final si gratifiant.
Nous
échangeons pas mal à présent lorsque je vais diner chez mes parents et
je constate que ses opinions ne sont plus aussi tranchées qu’auparavant.
Ma mère, elle, s’est vite reprise et resplendit quand elle me voit.
Après tout, je suis son fils.
Et puis, ils ont fini par comprendre qu’un plombier, tout de même, c’est très utile.
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