
L'ORDRE COSMIQUE
Processus de l'Ordre Cosmique depuis sa source ultime
jusqu'à la manifestation la plus grossière, ainsi que les lois qui le
régissent.
1. Point de Départ : Brahman et Māyā
L'ordre cosmique commence avec Brahman, la réalité ultime, décrit comme Sat-Cit-Ānanda (Existence-Conscience-Plénitude). Brahman est sans attribut, immuable et indépendant. Il n'a ni commencement ni fin. Il est la substance de tout.
Cependant, Brahman possède une puissance incréée, appelée Māyā. Cette puissance est l'aspect potentiel, non-manifesté, de Brahman. Elle contient toute la connaissance et tout le pouvoir nécessaires pour produire l'univers.
Les écritures disent : « La Conscience, Brahman, jouit du potentiel de manifester l'univers ».
Māyā est composée de trois qualités fondamentales (gunas) en équilibre :
— Sattva : lumière, harmonie
— Rajas : activité, mouvement
— Tamas : inertie, substance.
2. L'Ordre comme Manifestation de l'Intelligence d'Īśvara
Quand cet équilibre est « perturbé » (par Māyā, dont c’est la fonction inhérente), Īśvara (c’est-à-dire Brahman en association avec Māyā) manifeste l’univers : temps, espace et objets.
Les écritures disent : « La totale intelligence d'Īśvara est manifestée dans chaque forme, de l'infiniment petit à l’infiniment grand ».
* La Nature de l'Ordre : Cause et Effet
L'ordre cosmique signifie fondamentalement l'existence de la relation cause-effet. Rien n'arrive par hasard. Même ce qui semble chaotique (comme un cyclone) est prévisible et causé par des événements antérieurs identifiables.
La notion d’ordre cosmique, ici, est au-delà de tout concept d’opposition (bien/mal, parfait/imparfait) tels qu’ils sont perçus par l’humain.
3. Les Différents Ordres de la Réalité Manifestée
La totalité de la création est structurée en sous-ordres interconnectés, chacun étant une facette de l'intelligence unique d'Īśvara.
— Ordre physique
DESCRIPTION :
Gouverne la position des astres, planètes, galaxies ; lois de la gravité,
électromagnétisme
EXEMPLES :
Mouvement des planètes, force gravitationnelle, propriétés des particules…
— Ordre biologique
DESCRIPTION :
Détermine la nature, structure, fonction, croissance, évolution, distribution
des êtres vivants
EXEMPLES :
Reproduction cellulaire, migration des animaux (ex : éléphants
d'Afrique)…
— Ordre biochimique
DESCRIPTION :
Établit la chimie de la vie
EXEMPLES :
Interactions moléculaires, métabolisme…
— Ordre cellulaire
DESCRIPTION :
Permet la cellule comme unité de vie
EXEMPLES :
Division cellulaire, communication intercellulaire…
— Ordre physiologique
DESCRIPTION :
Arrangement des organes
EXEMPLES :
Fonctionnement du cœur, des reins, du foie, des systèmes circulatoire,
respiratoire…
— Ordre écologique
DESCRIPTION :
Interactions entre organismes et environnement
EXEMPLES :
Chaînes alimentaires, cycles des nutriments…
— Ordre génétique
DESCRIPTION :
Lien du corps avec les générations passées
EXEMPLES :
ADN, hérédité…
— Ordre psychologique
DESCRIPTION :
Détermine les émotions, tendances mentales
EXEMPLES :
Réactions émotionnelles, conditionnements…
— Ordre épistémologique
DESCRIPTION :
Rendre possible la connaissance ou la non-connaissance
EXEMPLES :
Capacité à savoir, à comprendre…
— Ordre éthique (Dharma)
DESCRIPTION :
Ce qui permet de distinguer le bien du mal (ressenti intérieurement)
EXEMPLES :
Sens inné de justice, culpabilité après une action injuste…
Ces ordres ne sont pas
indépendants ; ils sont tous des expressions d'un seul grand ordre cosmique.
4. Le Processus de Création : De l'Un au Multiple
La création suit un ordre séquentiel logique, malgré des variations dans les détails. L'essentiel est que l'effet (l'univers) n'est pas séparé de la Cause (Brahman).
* Étape 0 : L'État Potentiel (Causal)
Avant la manifestation, tout existe en germe (potentiel) dans la Māyā indifférenciée. C'est l'état causal, comparable au sommeil profond. Les écritures disent : « Dans le sommeil, tout est en état potentiel. De ce potentiel seul émergent les expériences de rêve et d'éveil ».
* Étape 1 : Émergence de l'Intelligence Primordiale
À partir de la puissance potentielle, émerge le Germe ou l'Embryon originel, l'intelligence primordiale, possédant trois pouvoirs limités
— le pouvoir de connaissance,
— le pouvoir de volonté,
— le pouvoir d'action.
C'est la première différenciation subtile de la Conscience.
* Étape 2 : Les Cinq Éléments Subtils
De l’Embryon originel, émergent les cinq éléments subtils en ordre :
— l’Espace (contenant primordial)
— l’Air (mouvement)
— le Feu (lumière/chaleur)
— l’Eau (fluidité)
— la Terre (solidité)
Ces éléments subtils ne sont pas des matières grossières, mais des potentiels.
* Étape 3 : Les mondes et les plans subtils
De ces éléments naissent les quatorze mondes (lokāḥ)*, où vivent différentes catégories d'êtres. Ces mondes sont créés pour accommoder les innombrables jīvas en fonction de leurs mérites/démérites du cycle précédent.
À ce stade apparaît aussi le corps subtil de chaque être, comprenant :
— Le mental (manaḥ) : traite les pensées et
émotions
— L'intellect (buddhi) : traite la discrimination
— Les organes des sens : perception
(ouïe, toucher, vue, goût, odorat)
— Les organes d'action :
parler, saisir, marcher, excréter, procréer
— La vitalité (prāṇa) : énergie vitale
* Étape 4 : Conversion en éléments grossiers
Chaque élément subtil est divisé et recombiné avec les autres pour former les cinq éléments grossiers. Les écritures expliquent : « À partir du potentiel, émergent les 5 éléments subtils, qui sont mélangés pour former les 5 éléments grossiers. Ensuite vient le modèle des 14 mondes (lokas) ».
Cela aboutit à l'univers physique : temps, espace et objets matériels.
* Étape 5 : Manifestation des Êtres (Jīvas)
En même temps que l'univers, chaque jīva (conscience individuelle) apparaît, équipé d’un :
— Corps causal (potentiel non
conscientisé, état du sommeil profond)
— Corps subtil (expérimenté
principalement dans l’état de rêve)
— Corps grossier (expérimenté
principalement dans l’état de veille)
Les jīvas sont des reflets de la Conscience (Brahman) dans le corps subtil. Leur corps causal est leur lien avec l'aspect non-manifesté.
5. Le Cycle de Création, Sustentation et Résolution
L'univers n'est pas une création unique, mais cyclique. Les écritures disent : « Il y a eu des cycles infinis de création et de dissolution de l'univers. L'univers était dans un état non-manifesté avant la manifestation actuelle et redeviendra non-manifesté ».
* Pourquoi la Création recommence-t-elle ?
La cause de la nouvelle manifestation est la puissance d'ignorance inséparable de Brahman. Les textes expliquent : « Qu'est-ce qui nous fait sortir du sommeil ? Nos désirs inaccomplis dus à l’ignorance qui sommeillent en nous. C'est la même raison qui provoque une nouvelle manifestation de l'univers ».
* Le Rôle d'Īśvara dans le maintien de l'Ordre
Īśvara crée, maintient et résout l'univers selon son ordre cosmique. Durant la phase d’équilibre primordial, l'ordre reste immuable dans ses lois fondamentales, même si les objets en leur sein changent. Exemple : une nouvelle cellule sanguine est créée, maintenue, puis remplacée.
* Lien avec le sommeil profond individuel
Le sommeil profond individuel est analogue à la dissolution cosmique : le jīva retourne à l'état causal (potentiel).
6. La Finalité de l'Ordre Cosmique : Perspective du Jīva
La création n'est pas un événement aléatoire ; elle a un but du point de vue des êtres :
* Un Champ pour l'action et l'expérience
La création fournit à chaque jīva un environnement approprié pour expérimenter les fruits de ses actions passées et pour agir.
* L'Opportunité de la Connaissance de Soi
Pour l'être humain, le but ultime de la création est la libération (mokṣa) – la reconnaissance que l'on n'est pas un jīva séparé, mais le Soi (Brahman) même. Les écritures disent : « Pour les animaux et les insectes, ce sont les instincts de base : manger, se préserver, se reproduire. Pour l'humain, ce ne peut pas être uniquement les instincts de base – sinon tout serait satisfait sur terre, c’est aussi la faculté du sentiment de limitation ».
* La Grâce d'Īśvara dans le Processus
Bien que l'ordre cosmique soit mécanique et impersonnel en surface, il est animé par l'intelligence aimante d'Īśvara. C'est cette reconnaissance de l'ordre qui permet au chercheur de se détendre dans la confiance en Īśvara :
Cette compréhension – que l'ordre est partout, même dans le désordre apparent – donne une capacité à se détendre dans l'ordre et à découvrir la liberté par rapport à la douleur ou la tristesse.
Peut-on se fier à ce processus d'ordre cosmique
La cosmologie védāntique est une méthode d'enquête. Ce n'est pas un récit littéral à prendre au pied de la lettre, comme un livre d'histoire. C'est un modèle conceptuel qui décrit l'ordre d'émergence des effets à partir de leur Cause. Son but est de retracer toute l'expérience (le monde grossier, le corps subtil, les pensées) jusqu'à une source unique : Brahman associé à son pouvoir de manifestation (Māyā), appelé Īśvara.
Cette cosmologie n'est pas un dogme, mais un moyen de connaissance valide. Sa véracité est établie par sa cohérence interne et par le fait qu'elle ne contredit jamais l'expérience directe. Les écritures disent : « Le Vedānta ne requiert pas une foi aveugle ; ce qu'il révèle peut être vérifié par un examen diligent de notre propre expérience ».
La vérité se vérifie par l'expérience personnelle. Après avoir écouté, et réfléchi, nous devons vérifier les enseignements par notre propre raison et enquête. Les sources précisent : « On doit ensuite chercher à vérifier tout ce qui a été entendu par sa propre expérience et sa raison ». Ce n'est pas « croire », mais voir par soi-même.
Le modèle n'est pas une histoire, mais une logique sous-jacente. La cosmologie décrit l'ordre d'émergence des effets à partir de leur Cause – et cet ordre peut être observé dans la structure de notre propre expérience. Par exemple, l'ordre grossier-subtil-cause se retrouve dans les trois états de conscience (veille, rêve, sommeil profond) que nous expérimentons chaque jour.
L'autorité des textes repose sur leur non-contradiction. Les écritures disent : « Si nous avons une foi ouverte, la vision non-duelle devient non pas une abstraction lointaine, mais une réalité vivante de moment en moment ». Cette « foi » n'est qu'une confiance temporaire dans la méthode, jusqu'à ce que la vérité devienne évidente.
La cosmologie védāntique est donc une enquête causale : « D'où vient tout cela ? » pour finalement arriver à : « Tout cela n'est rien d'autre que Cela (Brahman). »
Son but n'est pas de détruire l'ignorance, ni de raconter une histoire mais d'éliminer l'idée d'une création matérielle et fortuite. Elle montre que l'univers est une manifestation intelligente et ordonnée, issue d'une Conscience omnisciente (Īśvara). Cela contraste avec les théories matérialistes ou dualistes.
Elle sert à établir que tout est interconnecté et fait de la même « substance ». Le processus de quintuplication – où chaque élément grossier est un mélange des cinq éléments subtils – démontre que tout est en tout. La montagne, l'arbre et notre corps partagent la même base matérielle et énergétique.
Elle sert à montrer que « nous » (le jīva) faisons partie intégrante de ce schéma. Elle explique comment la Conscience (Ātman) semble devenir un individu limité. Cela répond à la question « Qui suis-je ? » d'un point de vue analytique.
Elle prépare l'esprit à recevoir la vérité non-duelle. En voyant que tout émerge d'Une Source, l'esprit devient réceptif à l'enseignement ultime : « Nous ne sommes pas né de cette source, nous SOMMES cette source. »
Ce n'est pas une compétition avec la science. Le Vedānta ne se prononce pas sur l'âge de la Terre, la théorie de l'évolution des espèces ou le Big Bang. Ces détails empiriques relèvent de la science. La cosmologie vedantique opère à un niveau de causalité plus profond, celui de la cause intelligente et substantielle, que la science, limitée aux instruments des sens, ne peut aborder.
Ce n'est pas la Vérité Ultime. Une fois qu'elle a rempli sa fonction – montrer que tout est Un –, la cosmologie est lâchée. La vérité ultime est non-duelle : il n'y a ni création, ni créateur, ni créé. Seul Brahman est. La cosmologie appartient au niveau transactionnel.
La cosmologie du Vedānta en une phrase
C'est une « anatomie de l'illusion » qui, en décrivant systématiquement comment l'univers multiforme émerge de l'Un sans second, utilise finalement cette description pour s'auto-invalider et révéler que seule l'Unité de la Conscience a toujours été là.
C'est comme utiliser une carte extrêmement détaillée pour arriver à une destination, puis réaliser que la destination est le cartographe lui-même. La carte (la cosmologie) était nécessaire pour le voyage, mais une fois arrivé, nous voyons qu'elle ne décrivait jamais rien d'extérieur à nous.
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* Les 14 mondes
Les sources indiquent que le nombre
14 est un modèle (un cadre conceptuel) fourni par les Vedas, et non une donnée
empirique vérifiable.
Voici comment les textes abordent cette certitude :
1. Les Vedas postulent 14 mondes comme modèle pour comprendre la totalité des expériences possibles : « Les 14 lokas sont utilisés dans les Vedas pour transmettre l'ensemble du spectre de l'Existence, couvrant tous les univers/mondes. Même si nous ne connaissons pas les détails de quelque chose, nous pouvons dire que cette forme ne peut pas venir sans cause. C'est pourquoi les Vedas peuvent faire des postulations sur les 14 lokas » .
2. La certitude ne vient pas d'une observation directe, mais de l'autorité de la Śruti (révélation védique) qui présente ces mondes comme champs d'expériences pour différents types d'êtres.
3. Les nombres peuvent être symboliques : « Les nombres pourraient être des représentations symboliques de principes cosmiques plutôt que des mesures astronomiques précises. Le but de ces nombres pourrait être de transmettre l'immensité du temps cosmique et notre relative insignifiance, plutôt que de fournir des données chronologiques exactes ».
4. L'essentiel n'est pas le nombre exact, mais la compréhension que tous les mondes, y compris Brahma-loka (le plus élevé des mondes), sont créés, limités et sujets au retour.
Ainsi, la « certitude » est celle d'un modèle révélé pour la compréhension de la totalité des expériences, et non d'un inventaire astronomique. Le nombre 14 est un outil pédagogique pour montrer que même le plus haut des mondes est dans le domaine du relatif.
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