XI – PIÉTINEMENT
On était vendredi. Demain, Baptiste
reprendrait la route pour retrouver son quotidien de collègues, de
prévenus, d’une hiérarchie difficile à satisfaire, d’un Napoléon
momentanément confié aux bons soins d’une voisine et qui ne ferait pas
même l’effort de le reconnaître, son quotidien « quotidien », quoi. Et
il ne serait pas plus avancé qu’avant son séjour chez Robert Perrichon.
Baptiste
se sent soudain las. Il se demande si cette vie, qu’il a mis tant
d’ardeur à construire, pour laquelle il s’est battu, en son nom et en
celui des autres, qui a été la sienne depuis tant d’années, vaut
finalement la peine d’être vécue. A quoi bon ? A quoi bon tout ça ? Si
ce n’est pour changer les choses, si ce n’est pour les améliorer, rendre
le monde plus heureux, en tout cas moins pourri par les vers qui le
rongent puisque, selon Perrichon, même les vers ne sont responsables en
rien, et au fond sans doute a-t-il raison. Qui est-il, lui Baptiste,
pour juger de ce qui est bien ou mal ? Où sont véritablement le bien et
le mal ? Pire, qu’est le bien ? Qu’est le mal ? Une définition ? Une
idée ? Une croyance ? Tout se mélange dans sa tête, et même cela,
Baptiste n’en est plus vraiment sûr. Si les idées ne sont pas dans sa
tête… d’où proviennent-elles alors ? Et pourquoi lui, Baptiste
Levernier, commissaire de police, voit-il ces idées-là ? Et est-ce
seulement bien lui qui les voit ? Qui est-il ? A quoi tout cela
sert-il ?
Si ce n’est, au moins, pour trouver un sens à tout ça.
Mais,
il doit aussi l’admettre, si les paroles de Perrichon n’ont pas
rencontré sa compréhension, encore moins la logique et l’esprit
cartésien dont il se targuait jusqu’alors, Baptiste sent, au-delà des
mots, que cela semble beaucoup plus proche d’une certaine vérité que
tout ce qu’il a lu ou entendu jusque-là, qu’il s’agisse de théories
scientifiques, religieuses, sociétales et même sociales.
Comment
le sait-il ? Il ne peut pas l’expliquer. Car parallèlement, une évidence
semble là. Si proche que c’en est effrayant, et pourtant sublime à la
fois. Une magnificence qui peine à tenir en lui, qui le submerge, le
dépasse, le déploie bien au-delà de sa simple apparence physique vers un
mystère inconnu qui lui apparait comme à jamais inconnaissable.
Voilà où Baptiste en est. Il ne sait absolument pas où.
Il
se sent d’un coup redevenir l’enfant qu’il avait été, qui
s’émerveillait sans en avoir conscience. La sensation est incroyable,
comment avait-t-il pu oublier cela ? Mais l’a-t-il oubliée ? N’est-elle
pas, à ce moment précis, exactement la même ? Et si donc elle est
précisément la même, quel âge a-t-il réellement en cet instant ? Et si
l’âge n’avait rien à voir là-dedans ? S’il n’y avait que cet instant,
unique, sans âge, éternellement présent ?
Baptiste se relève du
fauteuil en osier dans lequel il est enfoncé. Quelques douleurs
articulaires lui rappellent qu’il n’est plus tout jeune. Il serait bien
resté encore longtemps devant le magnifique crépuscule qui s’offre à
lui. A vrai dire, il se sent d’humeur à y rester pour toujours. Pourquoi
retourner à une vie où tout lui semble si lourd. Traquer des criminels,
des délinquants, de simples prévenus, faire administrer une loi somme
toute bien précaire. De toute façon, tout recommence. Tenter de réparer,
de colmater, d’alléger, pourquoi s’est-il entiché d’un tel fardeau ! Il
y a tant à chercher par ailleurs.
Baptiste va dans sa chambre
pour se reposer un peu. Il lui semble que cette semaine, censée être une
semaine de repos, tout au contraire l’épuise. Allongé sur son lit, il
jette un œil circulaire au papier fleuri défraîchi, aux meubles anciens
témoins d’une vie passée. Où est-elle la tante de Perrichon à présent ?
Quand il était petit, ses parents l’avaient incité à suivre un temps une
voie qu’il avait vite quittée. La religion n’était pas son fort. Cette
histoire de Jésus lui paraissait surfaite. Il y avait bien pourtant un
petit quelque chose qui l’attirait mais il ne savait pas quoi, c’était
beaucoup trop confus. Il écoutait le prêtre lire des passages de la
bible mais tout cela lui semblait trop irréel. Il se demandait si le
prêtre lui-même croyait en ce qu’il disait. Baptiste en avait conclu que
la religion était faite par les hommes, pour les hommes. Où était la
place du divin là-dedans ? Peut-être qu’elle n’existait tout simplement
pas. Peut-être les hommes se racontaient-ils des histoires depuis la
nuit des temps. Ils se bernaient eux-mêmes. Ils s’étaient inventés un
paradis comme on prépare sa retraite, pour y passer du bon temps.
Certains témoignaient bien d’une vie après la mort, mais Baptiste
restait sceptique. En cela, il rejoignait Saint-Thomas. Il ne pouvait
croire qu’en ce qu’il voyait de ses propres yeux. Mais peut-être
Perrichon a-t-il une idée là-dessus ? Baptiste note de le lui demander
durant cette dernière journée.
>> suite : chapitre 12
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Cet espace est pour vous... si vous en avez envie