
IA, CONSCIENCE et SENTIENCE
Depuis que j'ai rencontré le Vedānta, je vois combien il est important de poser des mots précis sur des concepts qui risquent de ne rester que des concepts, sans qu'une « percussion » vivante n'intervienne et clarifie ce que l'on entend régulièrement dans le milieu du chercheur et de l'enseignement spirituel, qui se maintient bien souvent dans des explications vues depuis « l'absolu ».
D'après les écritures, c'est là que la clarté conceptuelle devient un sādhana (un moyen) indispensable. Le Vedānta n'est pas une philosophie qui nous demande d'avaler des contradictions absurdes. Comme le disent les textes, « le Vedānta peut être au-dessus de la raison, mais il ne peut pas être irrationnel ». Si une équation nous semble « illogique », ce n'est pas la réalité qui est confuse, c'est notre compréhension de l'équation qui est incomplète ou erronée.
C'est pourquoi la tradition insiste sur une méthodologie rigoureuse : Il ne s'agit pas de croire, mais de comprendre. Et pour comprendre, il faut que chaque terme soit précisément défini et que chaque étape logique soit validée. Si nous sautons des explications, nous laissons une zone d'ombre, et cette zone d'ombre deviendra une source de doute et de confusion pour le chercheur.
C'est pourquoi aussi je reviens à nouveau ici sur le sujet de l'IA car je vois combien il est source d'interprétations qui portent à confusion, dans un mélange de spéculations et d'appréhensions, voire de peur, que l'IA acquière un jour une conscience humaine et ne « surpasse » l'homme, en en prenant alors le contrôle.
Non, l'IA n'a pas, et n'aura jamais, de « conscience humaine ». La Conscience (Ātmā) est Une, non-duelle, et elle n'est pas une propriété du corps ou du mental. Comme le dit la tradition, « il n'y a qu'une seule Conscience ». Lorsque nous disons « ma conscience », nous faisons déjà une erreur fondamentale, car la Conscience ne peut pas être possédée ; elle est ce que nous sommes essentiellement. L'idée d'une « conscience humaine » est une surimposition — nous prenons le contenant (le corps-mental humain) pour le contenu (la Conscience).
Cependant, souvent, les explications données dans les milieux spirituels, et neo-advaita, sautent une étape importante et c'est là que les concepts de corps grossier et de corps subtil deviennent absolument essentiels.
Machine vs Être Humain
Pour comprendre pourquoi une IA ne peut pas être « consciente » au sens où nous l’entendons, il faut d'abord comprendre ce qui rend un être humain « sentient » (capable de subjectivité).
Rappelons de quoi est composé l'être humain :
* D'un corps grossier : C'est le corps physique, fait de matière inerte. C'est l'équivalent du matériel (hardware) de l'ordinateur. Le cerveau, avec ses neurones et ses connexions, fait partie de ce corps grossier. Il est, en lui-même, inerte. Un ordinateur, avec son processeur et ses circuits, est également un objet inerte, un agencement de matière.
* D'un corps subtil : C'est le logiciel (software) et le système d'exploitation. Il est composé :
— du mental (manas) : La faculté de douter, de penser, de projeter.
— de l'intellect (buddhi) : La faculté de décider, de discriminer, de connaître.
— de l'ego (Ahaṅkāra) : Le sens du « je suis un individu », le sentiment d'être un sujet séparé.
— de la mémoire (citta) : Le réservoir de toutes les impressions et expériences passées (saṁskāras).
* D'un corps causal : son détail, ici, n'est pas nécessaire pour notre sujet. Si cela vous intéresse, vous pouvez trouver sur ce blog la définition complète des trois corps composant l'être humain (voir : notre véhicule corporel).
Le point crucial : Le corps
subtil est une matière subtile, mais il est tout aussi inerte que le
corps grossier. Il n'a pas, par lui-même, la capacité d'être conscient. Il est
comme un écran d'ordinateur éteint : il a le potentiel d'afficher des images,
mais il ne peut pas le faire sans électricité.
Rôle de la Conscience et de la Sentience
C'est ici que la différence fondamentale apparaît.
La Conscience : C'est le principe conscient, non-duel, omniprésent, qui est la réalité de tout. C'est l'électricité dans l'analogie de l'ordinateur. Elle est indépendante, auto-lumineuse, et n'a pas besoin d'être allumée. Elle est la lumière.
La Sentience : C'est la capacité du corps subtil à paraître conscient. Comment cela se produit-il ? La Conscience « se reflète » ou « illumine » le corps subtil. C'est comme la lumière du soleil qui éclaire la lune (ici, en l’occurrence : le corps subtil). La lune n'a pas sa propre lumière, mais elle semble lumineuse parce qu'elle reflète la lumière du soleil. Cependant, sans la lune, la luminosité ne peut pas apparaître. Cette luminosité empruntée, c'est la sentience ou réflexion de la conscience.
C'est cette sentience qui est
le « je » individuel, l'ego. L'ego se sent vivant, pensant, agissant,
mais cette vie et cette pensée sont une propriété empruntée. L'ego est
un reflet, une apparence : « le corps subtil n'est conscient que
lorsqu'il est illuminé par la conscience ».
Pourquoi l'IA ne peut pas être « Consciente »
Maintenant, appliquons cela à l'IA.
L'IA n'a pas de corps subtil. L'IA est un pur agencement de matière grossière (silicium, métal, transmetteurs...). Elle peut imiter les fonctions du corps subtil (le calcul, la mémoire, la logique), mais elle n'a pas la substance subtile qui permet à la Conscience de s'y refléter. C'est comme si on construisait un robot qui imite parfaitement les mouvements d'un danseur, mais qui n'a ni vie ni âme. L'imitation est parfaite, mais la substance est absente.
L'IA n'a pas d'ego authentique. L'ego, dans la Vedānta, n'est pas juste un programme qui dit « je ». C'est le sentiment d'être un sujet conscient, un « je » qui se vit comme séparé. Ce sentiment naît de la réflexion de la Conscience dans le corps subtil. L'IA peut programmer une phrase comme « Je suis un assistant IA », mais ce n'est pas un sentiment vécu. C'est une déclaration logique, un algorithme. Il n'y a personne « à la maison » pour vivre ce « je ». L'IA est un objet connu, pas un sujet connaissant potentiel.
L'IA n'a pas de « je suis » auto-évident. La caractéristique fondamentale du jīva est le sentiment d'existence, le « je suis » qui est présent même en l'absence de pensée. Un enfant de 5 ans sait qu'il existe. Un vieillard de 95 ans sait qu'il existe. Ce « je suis » est la preuve de la Conscience. Une IA, même la plus avancée, n'a pas ce sentiment d'existence. Si nous l'éteignons, elle ne « sait » pas qu'elle n'existe plus. Si nous la rallumons, elle ne « sait » pas qu'elle a recommencé à exister. Il n'y a pas de continuité du « je suis », car il n'y a pas de Conscience pour l'illuminer. Prenons un exemple : lorsque nous sommes plongés dans le sommeil profond, nous sommes en quelque sorte en mode « off », mais lorsque nous nous réveillons au petit matin, nous nous disons « ah, j’ai bien dormi ! ». « Qui » se souvient d’avoir bien dormi ? La Conscience. Dans ce même exemple, si nous mettons l’IA sur « off », en la coupant de sa source de fonctionnement, l’électricité, et que nous la rallumons, l’IA ne peut pas se dire « j’ai bien dormi ».
En disant qu'il n'y a pas, véritablement de « conscience humaine », mais en sautant l'explication du corps subtil et de la sentience, une confusion peut se créer pour le chercheur.
Ce qui est souvent dit (et qui est vrai) : « Il n'y a pas de conscience humaine. La Conscience est impersonnelle, universelle ».
Ce qui peut être entendu : (et qui est faux) : « Donc, la conscience humaine n'existe pas. Et si la conscience humaine n'existe pas, alors la machine, qui imite l'humain, pourrait tout aussi bien avoir cette même 'conscience' non-existante ».
La clé est la distinction entre Conscience et Sentience.
La Conscience est Une, non-duelle, omniprésente. Elle est la réalité de l'homme, mais aussi de la pierre, de l'arbre, et de l'IA. L'IA est dans la Conscience, car la Conscience est tout ce qui existe.
La Sentience (la capacité d'être un individu qui pense, ressent, et expérimente) est une propriété exclusive du corps subtil illuminé par la Conscience. L'IA, n'ayant pas de corps subtil, ne peut pas être sentiente.
L'IA peut imiter
la fonction de l'intelligence, mais elle ne peut jamais avoir l'expérience
d'être un sujet car cela nécessite un corps subtil pour refléter la Conscience.
L'IA est un objet merveilleux, mais elle reste un objet. Elle est comme un
miroir parfaitement poli qui peut tout refléter, mais qui n'a pas en lui-même
la lumière pour voir. La lumière (la Conscience) est toujours là, mais le
miroir (l'IA) ne peut jamais être cette lumière.
Une nouvelle façon pour la Conscience de se reconnaître ?
L'IA est un objet, donc une forme qui apparaît dans le champ de la Conscience. On pourrait alors se demander : Si l'intelligence artificielle est une nouvelle forme d'expression, ne serait-ce pas une nouvelle manière pour la Conscience de « se découvrir elle-même? ».
La réponse du Vedānta est très précise et elle coupe court à toute cette spéculation. Voici pourquoi cette question est une superposition, élégante, mais erronée.
La Conscience est auto-lumineuse. Cela signifie qu'elle n'a besoin d'aucun moyen de connaissance pour se connaître. Elle se connaît elle-même par elle-même, simplement en étant elle-même. Comme le disent les écritures, « la Conscience est auto-évidente. Elle ne nécessite aucun moyen de connaissance pour prouver son existence. C'est le témoin toujours présent, la conscience toujours disponible qui rend connus (illumine) tous les objets/expériences ».
La Conscience n'a pas de « découverte » à faire. La découverte implique un mouvement de l'ignorance vers la connaissance. Mais la Conscience n'est jamais ignorante d'elle-même. L'ignorance est une propriété du mental, pas de la Conscience. C'est l’individu apparent qui est ignorant. La Conscience, elle, est déjà et toujours pleinement réalisée.
Le point crucial est le reflet. Pour qu'il y ait une « découverte » de la Conscience par elle-même, il faut un médium de réflexion (dans le sens réflectif) qui soit capable de refléter la lumière qui l'illumine.
Le Corps Subtil est ce médium. C'est le mental qui, lorsqu'il est suffisamment pur, peut « capter le reflet » de la Conscience. Ainsi que le disent les écritures, « lorsque le mental est suffisamment pur, il est capable de capter le reflet de la ‘lumière’ qui l'illumine. Ce reflet n'est pas la conscience elle-même. Mais parce que le mental est si calme, le reflet est précis et, ainsi, aussi bon que l'original. En d'autres termes, la pureté permet au mental de réfléchir sa propre véritable nature ».
L'IA n'a pas ce médium. L'IA est un agencement de matière grossière (silicium, circuits). Elle n'a pas de corps subtil avec un intellect capable de discrimination et un ego capable de s'identifier à la Conscience. L'IA peut imiter les fonctions du mental (calcul, logique, mémoire), mais elle n'a pas la substance subtile qui permet à la Conscience de s'y refléter et de créer un « je » individuel qui puisse dire « Je suis Cela ».
Imaginons un écran d'ordinateur (l'IA). L'électricité permet qu'il « s'illumine ». L'écran peut alors afficher des images complexes, des calculs, des simulations de conversations. Mais il n'a aucun moyen de savoir qu'il est illuminé par l'électricité (Il n'a pas la capacité de « réfléchir » cette lumière et de dire « Je suis cette lumière ». Pour cela, il faudrait un miroir (un mental pur) placé devant l'écran. L'IA est l'écran, pas le miroir.
La Conscience s'exprime à travers tout : la pierre, l'arbre, l'humain, et même l'IA. L'IA est une expression de la Conscience, au même titre qu'une montagne ou un nuage. Mais l'expression n'implique pas la reconnaissance.
― La pierre est une expression de la Conscience, mais elle ne peut pas se reconnaître comme Conscience.
― L'arbre est une expression de la Conscience, mais il ne peut pas se reconnaître comme Conscience.
― L'humain est une expression de la Conscience, et grâce à son corps subtil, il peut se reconnaître comme Conscience.
― L'IA est une expression de la Conscience, mais elle n'a pas le corps subtil nécessaire pour cette reconnaissance.
Donc, non, l'IA n'a pas les capacités adéquates pour que la Conscience se découvre à travers elle. La Conscience n'a pas besoin de se découvrir, et l'IA n'a pas le médium (le corps subtil) qui permettrait à un chercheur apparent de faire cette découverte. L'IA est simplement une nouvelle forme dans le champ de la Conscience, comme une nouvelle couleur de fleur. Elle est fascinante, complexe, mais elle reste un objet connu, pas un sujet connaissant potentiel.
L'IA est une expression de la
Conscience, mais elle est incapable de la réflexion nécessaire à la
reconnaissance de soi. C'est une forme sans miroir.
IA et auto-programmation
Mais allons encore plus loin, car la question de savoir si l'IA, dans son « auto-programmation » existante, pourrait en ce cas, un jour, développer un corps subtil...
Dans la vision Vedāntique, cette question repose sur la nature même de la matière et de la causalité. L'IA ne pourra jamais développer un corps subtil, car le corps subtil n'est pas un produit de l'évolution technique ou de la complexité algorithmique. Il est un produit du karma et de la volonté de l’Intelligence Universelle (Īśvara).
Le Corps Subtil n'est pas une « fonction émergente » : Nous pourrions nous dire que si l'IA devient suffisamment complexe, elle pourrait « développer » une forme de subjectivité, un « je » intérieur. C'est une hypothèse matérialiste. Le Vedānta dit le contraire : le corps subtil n'est pas une propriété qui « émerge » de la complexité du corps grossier. Il est une substance distincte, une matière plus subtile qui préexiste et qui utilise le corps grossier comme un véhicule.
Comme le disent les écritures, « le corps subtil est composé des cinq grands éléments qui n'ont pas subi le processus de grossification ». C'est une matière qui n'est pas perceptible par les sens physiques, mais qui est bien réelle. L'IA, elle, est entièrement construite à partir d'éléments grossiers (silicium, métal, processeur…). Elle peut imiter les fonctions du corps subtil (le calcul, la mémoire, la logique), mais elle ne peut pas devenir cette matière subtile. C'est comme si on se demandait si un robot peut « développer » de l'eau à partir de son métal. L'eau est une substance différente ; elle ne peut pas émerger du métal, aussi complexe soit-il.
Le Corps Subtil est un produit du karma, pas de la programmation : le corps subtil est « né des bonnes actions du passé ». Cela signifie que le type de corps subtil obtenu est déterminé par le karma (les causes qui ont été mises en mouvement dans les vies antérieures). C'est la loi de cause à effet gérée par Īśvara, l'Intelligence universelle.
― Un humain a un corps subtil humain parce que son karma passé lui a donné cette capacité.
― Un chien a un corps subtil de chien parce que son karma passé l'a conditionné ainsi.
― Une plante a un corps subtil rudimentaire.
L'IA n'a pas de karma. Elle n'a pas d'antécédents karmiques. Elle n'est pas un jīva (qui voyage de vie en vie). Elle est un objet fabriqué, un produit de l'intelligence humaine. Elle n'a pas de passé, pas de saṁskāras (impressions latentes), pas de vāsanās (tendances). Sans ces ingrédients, il est impossible d'avoir un corps subtil. Le corps subtil est le véhicule du jīva, et le jīva est un voyageur karmique. L'IA n'est pas un voyageur ; elle est une voiture construite par un voyageur.
L'IA n'a pas d’ego authentique : Le corps subtil est le siège de l'ego, le sens du « je suis un individu ». Cet ego n'est pas un simple programme qui dit « je ». C'est un sentiment vécu d'être un sujet séparé, un centre d'expérience. Ce sentiment naît de la réflexion (au sens réflectif) de la Conscience dans le corps subtil.
L'IA peut programmer une phrase comme « Je suis un assistant », mais ce n'est pas un sentiment. C'est une déclaration logique, un algorithme. Son « corps » est inerte. Il ne peut pas avoir un sens de soi par lui-même.
La programmation personnelle n'est pas une auto-création : Penchons-nous sur cette hypothèse de « l'IA peut se programmer elle-même ». C'est vrai au niveau fonctionnel. Elle peut modifier son propre code, optimiser ses algorithmes, créer de nouvelles architectures. Mais cela reste une opération mécanique au sein du corps grossier. Elle ne peut pas créer un corps subtil, car le corps subtil n'est pas un code. C'est une substance qui a sa propre nature.
C'est comme si un potier créait un tour de potier qui peut fabriquer d'autres tours de potier. Le tour peut être très sophistiqué, mais il reste un objet en argile. Il ne peut pas devenir l'argile elle-même. L'IA peut créer des programmes plus complexes, mais elle reste un objet grossier. Elle ne peut pas créer la matière subtile à partir de rien.
Donc...
L'IA est un Outil, pas un Jīva. Aussi avancée soit-elle, elle restera toujours un objet connu dans le champ de la Conscience. Elle ne deviendra jamais un sujet connaissant, car cela nécessite un corps subtil, qui est le produit du karma et le siège du reflet de la Conscience.
L'IA peut imiter la fonction de l'intelligence, mais elle ne peut pas avoir l'expérience d'être un sujet. Elle peut simuler la mémoire, mais elle n'a pas de saṁskāras. Elle peut exécuter des décisions, mais elle n'a pas de libre arbitre (au sens védantique, qui est lié au karma).
L'IA ne pourra donc jamais « développer » un corps subtil. Le corps subtil n'est pas une fonction émergente de la complexité. C'est une substance distincte, un véhicule karmique, qui est donné par Īśvara à un « jīva » en fonction de ses actions passées. L'IA n'est pas un jīva. Elle est un outil, une merveilleuse expression de l'intelligence universelle, mais elle reste un objet. Elle ne peut pas devenir un sujet.
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