
BOB SANS TÊTE
Je m’appelle Robert. Mais depuis toujours, on m’appelle Bob. Vous pouvez m’appeler ainsi. Ou pas du tout. Cela n’a pas d’importance.
* * *
Tout a débuté par surprise.
J’étais
alors sous la douche, me frictionnant vigoureusement, quand une vision
m’a envahi, si soudaine que j’ai dû stopper net toute action. La vapeur
avait plongé la cabine dans une brume opaque, me laissant dans une sorte
de no man’s land, avec cette seule vision. Ou devrais-je plutôt dire
« non vision » ? Car comment expliquer qu’en cet instant précis, je
« n’avais plus de tête ».
Je ne sais pas si cela vous est déjà
arrivé, je suppose que non. Ou alors vous n’y avez pas prêté attention.
Ou vous n’avez rien osé dire et puis l’impression est passée. Ce n’était
au fond qu’une impression, rien de plus.
Pour ma part, la
sensation était bien présente et d’ailleurs pour preuve, de là où je me
suis soudain senti comme projeté, seuls m’apparaissaient un torse, deux
jambes et deux bras. Mais au-dessus, qu’y avait-il ? Rien. Ou en tout
cas un rien qui pouvait éventuellement s’apparenter à quelque chose,
mais de très vague. Un espace peut-être. J’ai réalisé que cela avait, en
fait, toujours été le cas.
Allez savoir pourquoi, je n’ai pas
paniqué. Après tout, l’histoire était de taille ! Imaginez tout de même
que je « n’avais plus de tête » ! Et même : que je n’en avais jamais eu
! Mais non, au lieu de ça, j’étais là, à observer sans vraiment
observer puisque, n’ayant plus de tête, je n’avais donc évidemment plus
d’yeux. Pourtant, j’observais.
Au bout d’un moment, je me suis
décidé quand même à vérifier. Mon bras s’est levé comme au ralenti puis,
de ma main, un doigt a pointé en direction de l’endroit où était
supposée se trouver ma tête. Il a rencontré une résistance mais je
n’aurais su affirmer qu’il s’agissait bien d’une tête.
Intrigué,
je suis sorti de la douche et me suis planté face au miroir. Aucun
doute, une tête était là, qui me regardait avec deux yeux surpris. Il
suffisait pourtant que je détourne le regard du miroir pour qu’aussitôt
la sensation de vide ressurgisse.
Ayant toujours eu le souci
d’être le plus honnête possible, j’en ai parlé à ma femme. Elle m’a
regardé avec des yeux bizarres. Il est vrai aussi que nos relations
s’étaient tendues avec le temps, on ne se disait plus grand-chose
d’important.
Mais enfin, je n’avais rien inventé. La sensation
était bel et bien là. Les jours suivants, le vide s’est fait de plus en
plus prégnant.
Pour me convaincre que tout ceci n’était pas le
fruit de mon imagination, dès qu’un miroir était à proximité, je m’en
approchais à le frôler tout en inspectant minutieusement mon cou. Je
croisais aussi dans le reflet de la glace le regard méfiant de ma femme
qui passait derrière moi.
Une tête apparaissait donc bien dans
les miroirs. Les doutes pourtant m’assaillaient. J’occupais une grande
partie de mon temps à contempler ces surfaces polies réfléchissantes. Y
compris au bureau. Je trouvais le moindre prétexte pour me précipiter
dans les toilettes, contorsionnant dans tous les sens la tête qui me
faisait face au travers de la glace. Mes collègues me fixaient avec la
même expression que celle de ma femme. Leurs regards étaient emplis
d’incertitudes. Gênés sans doute d’étaler en ma présence des soupçons
qui les déroutaient, ils se plongeaient dès qu’ils me voyaient dans des
tâches soudainement urgentes à régler.
Peu m’importait. Je poursuivais ma quête.
Car, après tout, il fallait bien que je sache !
A force de persévérance, une intuition
s’est peu à peu faufilée en moi, découlant alors sur une évidence.
Cette tête, apparemment plantée sur mes épaules, n’était pas la mienne !
Ma
femme a fini par s’en mêler. Elle m’a dit « Bob, il faut vraiment que
tu consultes ». J’ai dit oui pour lui faire plaisir. Il parait qu’il y a
des personnes compétentes pour ce genre de problème. Si problème il y
a. En tout cas, pour ma femme, c’était certain.
J’ai pris rendez-vous avec un psy.
Assis
face à lui, je lui ai raconté toute l’histoire. Il m’a longuement
écouté. Son regard est resté impassible, preuve qu’il devait bien être
au courant de ce qui m’arrivait, preuve que je n’étais sans doute pas le
seul à ressentir cela, preuve que c’était donc au fond tout à fait
normal.
Ensuite, il m’a parlé de surmenage, et même aussi de
burn-out, m’affirmant que c’était courant de nos jours. Avec un
hochement de tête satisfait, il m’a prescrit un arrêt de travail, des
anxiolytiques, m’a conseillé de me reposer et de revenir le voir pour
faire le point.
Quand je suis rentré à la maison avec
l’ordonnance au bout des doigts, ma femme a affiché une mine soulagée et
m’a confié « Franchement Bob, tu m’avais fait drôlement peur. »
« Avais ». Ainsi, pour ma femme, l’affaire appartenait déjà au passé.
Je
suis resté au lit pendant quinze jours. Chaque matin, j’ouvrais la
boîte des comprimés prescrits, j’en prélevais deux puis j’allais aux
toilettes pour les vider dans la cuvette. Une force que je ne contrôlais
pas m’empêchait de les avaler. Ensuite, je retournais me coucher et
j’observais le plafond, le sol et les murs de ma chambre. Au début, je
détaillais tout, la peinture, les deux photos encadrées, la lampe de
chevet, le tapis au pied du lit, les draps et ses motifs, la fenêtre et
ses rideaux, les ombres projetées par la lumière du dehors ou celle de
la lampe, les fissures, les toiles d’araignées qui commençaient à se
former. Puis, peu à peu, tout prit une étrange dimension. Tout se mêlait
dans un tableau déconcertant, étonnant. Un tableau vivant qui se
déroulait là, sous mes yeux.
Mais puisque je n’avais pas de tête, QUI REGARDAIT VRAIMENT ?
Tout
ceci m’emportait dans un tourbillon. Parfois je riais sans raison,
parfois je pleurais dans un sentiment de beauté inconcevable. Et le
tourbillon m’entrainait toujours plus loin. Je ne pouvais rien faire
pour l’en empêcher.
Pour ne pas me perturber (ou pour ne pas
être perturbée), ma femme avait décidé de s’installer dans une autre
pièce, dont elle fit sa nouvelle chambre. Je n’en pris pas ombrage. Elle
me rendait visite de temps à autre, sans doute pour voir si les
médicaments faisaient leur effet. Me voyant au fil des jours de plus en
plus serein, son visage crispé commença à se détendre un peu, gardant
quand même l’empreinte de quelque chose qui la dépassait.
Effectivement, j’allais de mieux en mieux.
J’ai fini par me lever.
Je ne suis pas retourné voir le psy.
Deux
mois plus tard, j’ai démissionné de mon travail, vidé mon compte en
banque, quitté ma femme, et suis parti dans un endroit où on ne me
poserait plus de questions, où je pourrais vivre, libre et sans tête.
Je
me suis remis à peindre. Il parait que mes toiles sont originales. Et
que cela pourrait en intéresser certains. Mais cela m’est complètement
égal. C’est juste un plaisir de jeunesse, que j’avais laissé tomber je
ne sais plus pourquoi.
Je me sens bien à présent, là où je suis. Là où il n’y a plus personne.
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