IX – LIBRE ARBITRE
Baptiste et Robert sont revenus à pied
du marché qui s’installe une fois par semaine le vendredi, sur un
terre-plein à la jonction de trois routes départementales menant à des
hameaux dispersés à quelques kilomètres de distance les uns des autres.
Il n’y a que quelques étals, le tour en est vite fait mais cela suffit
pour trouver ce dont on a besoin : des fruits, des légumes, de la
viande, de la charcuterie, quelques plats préparés ainsi que des
bouteilles de deux ou trois crus, des fromages et des miches rondes de
pain blanc, brun ou à graines ainsi que quelques pâtisseries. Il y a
aussi parfois du poisson, mais une fois par mois seulement.
Cela
fait quatre jours que Baptiste est arrivé dans ce joli coin de la France
mais il a l’impression d’être là depuis une éternité. Assis à la table
de la cuisine, il regarde avec intérêt Perrichon dans ses préparatifs
culinaires.
Celui-ci, sifflotant, est en train de couper
méticuleusement en cubes des légumes qu’il parsème de gros sel avant de
les glisser délicatement dans la cocotte en fonte déjà en action sur le
feu. Des chuintements se font entendre quand les légumes entrent au
contact de l’huile chaude. Après les avoir touillés avec une spatule,
Perrichon les saupoudre de quelques épices puis ajoute la viande déjà
rissolée qui attend sagement dans une assiette, une bonne rasade de
bouillon, touille encore un coup avant de couvrir le tout d’un couvercle
et de baisser légèrement les flammes sous la cocotte.
Il se
saisit ensuite d’une bouteille qu’il débouche avec un « pop », dont il
verse le liquide brun sirupeux dans deux verres à pied. Puis il tend
l’un des verres à Baptiste.
— Allons dehors, voulez-vous ? Nous serons mieux pour bavarder.
Les deux hommes s’installent dans les fauteuils en osier. Le vin est lentement humé, goûté, approuvé.
— Voyez, commissaire, comme les choses les plus simples sont extraordinaires.
— Vous allez me dire que nous ne les avons pas choisies.
— Evidemment non.
— Pourtant, lorsque nous avons fait nos courses, nous avons bien
sélectionné les légumes, la viande, le vin. Si ce n’est pas un choix.
— Ce n’est pas parce que c’est ce qui s’est retrouvé dans notre panier que cela a été nécessairement choisi.
— Allez-y, expliquez-moi.
— Eh bien, quand nous sommes partis ce matin pour faire nos courses,
savions-nous ce que nous allions acheter ? Non. C’est en voyant ce qu’on
nous proposait que nous avons opté pour ces aliments.
— Il y a donc bien eu au final un choix.
— Je dirais plutôt qu’il y a eu des conditions. Ce n’est pas la même chose.
— Des conditions, d’accord. Je vois ce que vous voulez dire. S’il n’y
avait pas eu de viande par exemple, nous aurions acheté du poisson.
— A condition que le poissonnier eût été là.
— S’il n’y avait pas eu de vin, nous serions en train de siroter la bière qui restait dans vos placards.
— Parfaitement. Vous voyez bien que ces conditions ont orienté nos achats. Et ces conditions, les avons-nous choisies ?
— Il arrive pourtant que l’on prévoie d’acheter tel ou tel ingrédient
parce qu’on a décidé la veille de faire un bœuf bourguignon par exemple.
L’idée s’est donc bien faite en amont.
— Certes mais vous
le dites, il s’agit d’une idée, une simple pensée. Et comment est-elle
arrivée ? A-t-elle surgi comme ça du néant ou est-elle la suite d’un
autre conditionnement ? Peut-être est-elle née d’une image, d’une
odeur ? Quant à ce fameux bœuf bourguignon, encore une fois, rien ne
garantit que lesdits ingrédients soient disponibles une fois que l’idée a
germé.
— Et l’on se retrouve à faire une paëlla ? A moins que l’on
s’acharne à faire quelques kilomètres de plus pour trouver les éléments
indispensables à notre bœuf bourguignon.
— Mais sans être tout à fait
certain de les trouver, qui sait ? Ce n’est pas parce qu’une idée
semble vous tenir coûte que coûte que vous la réaliserez forcément. Et
si elle se réalise, ce n’est en tout cas pas du tout parce que vous
l’avez décidé mais parce que les conditions sont réunies.
— Alors prenons un autre exemple. En devenant policier, j’ai bien fait un choix, celui de servir la justice.
— Ou ce que représente, pour vous, la justice.
— Pour moi, et pour beaucoup, je vous assure.
— Mais ne m’avez-vous pas dit vous-même que tout petit déjà, vous aimiez
réparer ce qui vous semblait injuste ? Est-ce que tout petit, vous
saviez, vous aviez choisi de devenir plus tard policier ? Est-ce que,
sur les bancs de la maternelle, vous vous êtes dit : un jour, je serai
policier ?
— Peut-être pas aussi tôt, je le reconnais. C’est venu un peu plus tard.
— Et donc, ce choix est venu tout seul ? Ou bien est-il venu du sentiment
qui vous poussait quand vous étiez petit à redresser ce qui vous
paraissait tordu ? Et d’ailleurs, commissaire, allons plus loin.
Pourquoi donc, petit, souhaitiez-vous cela ? Est-ce que c’est apparu
tout seul, comme ça ?
— Peut-être… ou alors…
— Ou alors peut-être
que cela remonte à encore plus loin. Quand vous étiez bébé ? Peut-être
certaines choses, dont vous ne vous souvenez pas, vous ont-elles
inconsciemment marqué ? Vous conduisant à ressentir une sorte
d’inconfort, inconfort qui s’est ancré, inconfort qui vous a poussé à
rendre confortable au-dehors ce qui ne l’était pas au-dedans…
— J’ai l’impression d’être dans le cabinet d’un psy.
— Loin de là, commissaire. Cela ne servirait à rien. En tout cas, pas pour ce qui vous intéresse.
— Mais qu’est-ce qui m’intéresse ?
— Ce pour quoi nous sommes en ce moment même assis là, à discuter.
— Cela ne m’aide pas. Donc, vous dites qu’il n’y a pas de choix.
— Je le suggère, commissaire. Mais à vous de voir, à vous de regarder
vraiment. Posez-vous des questions simples, évidentes. Par exemple,
avez-vous le pouvoir de connaitre la prochaine pensée qui vous
traversera ?
— Hum… c’est vrai, vous marquez un point.
— Avez-vous le pouvoir de ne pas tomber malade ?
— Evidemment non ! Cela sort du cadre du choix.
— Et pourquoi donc ? Si vous considérez que nous avons le choix, pourquoi
y aurait-il certains choix possibles, et d’autres non ? Ce n’est pas
logique.
— Vu comme ça…
— Avez-vous le pouvoir d’être heureux
parce que vous le décidez ? Si c’était le cas, les psys n’existeraient
pas, les médecins probablement non plus d’ailleurs.
— D’accord, je
comprends mais pourtant il arrive tout de même que des séances de
psychanalyse amènent quelqu’un à se sentir mieux, tout comme une visite
chez le médecin et quelques médicaments apportent soulagement, ou
guérison.
— Il arrive aussi que certains passent toute leur vie dans
le cabinet d’un psy et ne se sentent toujours pas mieux pour autant.
Tout comme il arrive que la médecine et ses traitements ne soient pas
tout à fait efficaces, voire pas efficaces du tout.
— Je n’avais pas
considéré les choses sous cet angle. Mais toujours est-il que certaines
personnes vont consulter un psy, et d’autres non. Qu’est-ce qui pousse
alors à entreprendre telle ou telle action, s’il ne s’agit pas d’un
choix ?
— Le conditionnement. Le choix, celui qui est souvent compris
comme étant autonome, parfaitement libre, n’existe pas en lui-même. Le
choix est conditionné. Tout ce qui se fait, se fait par la force des
conditionnements. Conditionnements qui se suivent, s’enchaînent, se
croisent, s’entremêlent, et qui poursuivent simplement leur chemin de
conditionnements, conditionnés eux-mêmes par d’autres conditionnements.
Vous avez déjà entendu parler de l’effet papillon ?
— Ça me dit quelque chose.
— Disons que chaque événement découle d’un autre ou de plusieurs autres
événements. Chaque condition découle d’une ou de plusieurs autres
conditions, tout n’est qu’un processus infini de télescopages, de
rencontres, un peu comme un big-bang qui serait nouveau chaque fois mais
en même temps jamais tout à fait nouveau, puisque l’événement « EST » de ce qui est déjà…
— Attendez… attendez une minute… Pour vous, donc, les choses se font et nous n’y pouvons rien ?
— Il semblerait, non ?
— Mais si nous n’avons vraiment aucun choix, à quoi sert-il alors de
vouloir changer le monde ? Si tout est le fruit de l’immaitrisable ?
— Grande question, commissaire.
— Alors, quoi ! Vous allez me dire que cela ne sert à rien de mettre en
taule les truands !? Car ils ne seraient pas responsables de leurs
actes !? Autant tout laisser faire alors !
— Ils ne sont à l’évidence pas responsables
de leurs actes. Comment le pourraient-ils ? Pour être responsable de
quelque chose, encore faudrait-il qu’il y ait une décision parfaitement
autonome, exempte de toutes influences, de toutes ascendances, il
faudrait que la décision soit totalement vierge, sans idée d’un passé
pour la moduler, or, commissaire vous savez parfaitement que c’est
impossible. Le monde tourne depuis des milliers d’années, depuis des
milliers d’années, il est nourri d’un nombre incalculable d’actes et de
pensées, dont d’ailleurs beaucoup sont inconscients. Quand vous arrêtez
un criminel pour qu’il soit jugé, ce n’est alors pas seulement lui qu’il
faudrait juger mais tout ce qui l’a conduit, depuis la nuit des temps, à
commettre l’acte dit criminel. Vous imaginez un peu ?
— C’est donc ce que je disais. Il faudrait laisser faire !
— Mais non, commissaire, ce n’est pas ce que j’ai dit. N’oubliez pas que
vous faites partie de l’équation. Vos truands n’ont pas le choix, pas
plus que vous quand vous œuvrez de tout votre cœur à les coffrer. Ainsi
vont les choses. Il y a ceux qui font et ceux qui défont. Il y a ceux
qui détruisent et ceux qui construisent. Il y a ceux qui aiment et ceux
qui détestent. Ce monde est un monde duel, commissaire. Et nous n’y
pouvons rien. Je comprends qu’il est difficile de concevoir que ce que
nous cataloguons comme étant mal a sa place, tout autant que ce qui est catalogué comme étant bien. D’ailleurs, personne ne le peut. Car tout cela, commissaire, n’est qu’apparences. Et les apparences ne sont pas la Réalité.
>> suite : chapitre 10
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