
LIBRE-ARBITRE
Dans les enseignements spirituels, on nous dit sans détour que l'être humain est unique par deux attributs : la conscience de soi (la connaissance « je suis ») et le libre-arbitre (la faculté de choisir). Le libre-arbitre serait donc cette capacité qui nous permet de décider d'agir, de ne pas agir, ou d'agir autrement.
Mais
qu'est-ce que cela signifie concrètement ? La réponse, ici, est nette : le
libre-arbitre est avant tout synonyme de « capacité de discernement ».
Qu'est-ce que le discernement ?
Le discernement est la capacité d'identifier une chose comme distincte d'une autre, de séparer le vrai du faux, le Soi du non-Soi. C'est la pensée rationnelle, cette faculté humaine de dire « oui » ou « non » en fonction d'une conclusion, et non en fonction d'une impulsion aveugle.
Nous pouvons aussi voir cela ainsi : le libre-arbitre semble naître avec une pensée. Avant qu'une pensée n'émerge, nous n'avons aucun choix apparent — nous ne savons même pas quelle prochaine pensée va surgir. Mais dès qu'une pensée apparaît, notre discernement entre en action. Nous pouvons observer la pensée, l'évaluer, et décider si nous allons la suivre, la modifier, ou la laisser passer.
Attention : Ceci ne signifie pas que nous contrôlons le surgissement des pensées. Nous n'avons aucun libre-arbitre sur les pensées potentielles qui n'ont pas encore surgi. Nous ne choisissons pas ce qui nous vient à l'esprit. Mais nous avons la liberté apparente de diriger notre attention sur telle ou telle pensée une fois qu'elle est là, et d'exercer notre discernement pour agir ou ne pas agir.
Cependant, même cette attention et ce discernement ne sont pas entièrement libres. Le fait de décider « je vais observer cette pensée » ou « je vais la laisser passer » est lui aussi influencé par nos conditionnements passés. C'est une nuance importante : notre capacité à discerner n'est pas une faculté indépendante flottant au-dessus de tout, elle aussi est modelée par nos goûts, nos dégoûts, nos peurs et nos désirs.
C'est exactement ce que signifie le discernement : la capacité de poser un regard conscient sur chaque chose, chaque situation, chaque choix apparent. Mais ce regard est plus ou moins clair selon la pression que nos tendances exercent sur lui.
Mais
alors, pourquoi nos choix ne sont-ils pas vraiment libres ? Pourquoi tant de
confusion, de répétitions, de souffrance ?
Limite du libre-arbitre :
C'est ici qu'il nous faut comprendre notre fonctionnement : bien que nous ayons la faculté de discernement (le potentiel du choix apparent), le choix effectif qui se fait ensuite résulte uniquement de la force de nos tendances latentes, ce qu'on appelle le « karma », ou encore la loi de cause à effet.
Que sont nos tendances latentes ? Ce sont les impressions laissées par nos expériences passées, nos désirs, nos peurs. Elles sont souvent comparées à ce que la psychologie moderne appelle le subconscient ou l'inconscient. Elles constituent la trame de notre conditionnement.
Point crucial : en tant que personne pour laquelle nous nous prenons, nous sommes complètement contrôlé par ces tendances. Même s'il nous semble exercer un libre-arbitre, ce que nous prenons pour un choix personnel est en réalité une expression des tendances (conditionnements) qui nous gouvernent. Elles nous poussent à agir selon nos goûts et dégoûts, selon nos peurs et nos attachements. En tant que personne, nous ne sommes pas responsables de ces tendances. Les tendances et conditionnements ne sont que les fruits d'un ordre beaucoup plus grand que nous, qui est l'univers lui-même, à travers la loi de cause à effet (karma), ayant façonné le corps-mental que nous habitons aujourd'hui.
Ainsi, nos choix apparents sont déterminés par nos conditionnements. Le libre-arbitre, en tant que choix « libre en soi », est une illusion. Nous avons certes la capacité apparente de choisir, mais la direction de ces choix est dictée par les tendances qui nous constituent. Notre discernement, bien que présent, est limité par le degré de pression exercé par nos goûts et dégoûts, préférences et aversions.
Exemples :
* Nous savons qu'il serait bon de méditer, mais une
force intérieure nous pousse vers Netflix.
* Nous savons que telle relation est
toxique, mais un attachement nous y ramène sans cesse. C'est le jeu de nos
tendances et conditionnements.
Le libre-arbitre n'est donc pas totalement libre. Sa liberté effective est fonction de la pression que les conditionnements exercent sur lui. Plus nous sommes libérés de cette pression, plus notre discernement peut s'exercer pleinement.
Devant ce constat, nous pouvons nous sentir impuissants. Mais cela ne nous servira aucunement de nous abandonner à ce sentiment. Au contraire, ceci n’aura pour effet que de renforcer encore un peu plus nos conditionnements.
Alors… où se situe notre marge de manœuvre ?
Dans le discernement lui-même, mais pas n'importe comment.
Puisque nous sommes le « jouet » de nos tendances et conditionnements, la seule action possible est, non pas de focaliser notre attention sur les choix qui s'offrent à nous, mais sur le cœur même de nos tendances et conditionnements. Autrement dit, si nous ne pouvons être maître des choix qui se présentent, nous pouvons par contre affiner notre capacité de discernement. Cela ne nous mènera pas à faire de « meilleurs choix » du jour au lendemain, mais cela nous apportera un début de paix, en comprenant que plus notre discernement gagne en acuité, plus nous prenons conscience de ce que nous sommes vraiment.
Et c'est là que se trouve la vraie liberté : non pas dans le fait de mieux choisir, mais dans la découverte que nous ne sommes pas « ce » qui choisit. Nous sommes avant toute notion de choix, toute pensée, toute tendance, qui apparaissent et disparaissent.
À force de pratiquer le discernement, les conditionnements perdent de leur emprise. Peu à peu, ce que nous sommes vraiment – cette présence consciente et silencieuse – se révèle. Alors, même si le corps-mental continue d'agir selon ses tendances, nous savons que nous sommes libre. Le problème du libre-arbitre disparaît, car nous ne sommes plus identifié à une personne qui croit devoir choisir.
Voilà notre vraie marge de manœuvre : cultiver ce discernement, non pas pour devenir un meilleur décideur, mais pour reconnaître notre nature. De cette reconnaissance naît la liberté véritable.
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