XVII – « QUI » VEUT « QUOI »
Les flammes s’activent autour d’une bûche dans la cheminée.
Baptiste, songeur devant le feu qui crépite, se sent plutôt à vrai dire dans un état quelque peu étourdi. Tant de choses tournent dans sa tête que cela lui donne le tournis. Que n’a-t-il trouvé, lui-aussi, cette sérénité que vit Perrichon et qui le délivrerait d’un poids qu’il porte finalement depuis des années.
— A quoi pensez-vous ? demande Perrichon, le faisant sursauter.
— Je me disais que j’aimerais être comme vous.
— Comment ?
— Et bien, avoir moi aussi cette chance.
— Quelle chance ?
— Celle qui vous rend en permanence si serein…
— Ne vous méprenez pas, commissaire. Qui vous dit que je suis parfaitement serein ?
— Vous.
— Quand ai-je dit ça ?
— Enfin, c’est votre façon d’être…
— Vous parlez ainsi parce que vous êtes là depuis quelques jours seulement.
— Je vous ai observé.
— Mais qui vous dit que je suis tout le temps
serein ? Depuis que vous êtes arrivé, nous avons passé notre temps à
bavarder. Je vous assure pourtant que lorsque je suis dans le feu de
l’action, ma sérénité comme vous dites en prend un sacré coup. Tenez,
l’autre jour, je sciais du bois et ma scie a failli déraper sur mes
doigts. A cet instant, si elle avait eu des oreilles, elle en serait
devenue toute rouge. Et que dire lorsque je tombe sur des informations
peu réjouissantes qui me plongent parfois dans la colère, la révolte ou
une grande tristesse…
— Vous me faites marcher.
— Pas du tout.
— Mais vous m’avez dit vous-même que notre besoin fondamental était de
trouver le bonheur… Lorsque c’est chose faite, je suppose que plus rien
ne peut alors nous atteindre, non ?
— Ne croyez pas cela,
commissaire. Le bonheur est sans aucun doute le désir sous-jacent de
tout un chacun. Mais je n’ai jamais dit que c’était « le » besoin
fondamental. Et vous oubliez sans doute aussi que nous vivons dans un
monde fait de polarités, où, de plus, rien n’est constant. Or, le bonheur fait lui
aussi partie de ce monde. A ce titre, il vient, et il repart. Y compris
chez moi. Je n’en suis pas exempt.
— A quoi servent alors toutes ces conversations que nous avons depuis que je suis là ?
— Bonne question, commissaire.
— Je n’ai toujours pas résolu votre fameux « qui suis-je », alors que vous, apparemment si.
— Je sais ce que je ne suis pas, nuance.
— Ce n’est pas la même chose ?
— Pas vraiment.
— Pourquoi ?
— Parce que savoir « qui vous êtes » vous placerait inexorablement dans le connu, et tout ce qui est connu, commissaire, n’est pas, fondamentalement, ce que vous êtes.
— Mais que suis-je alors ?
— Vous seul pouvez y répondre.
— J’ai l’impression de revenir à la case départ.
— Vous ne vous en êtes jamais réellement éloigné. Mais le dernier mot est
de trop. S’il y avait un départ, il y aurait aussi une arrivée, non ?
Nous revenons alors dans les histoires que l’on se raconte. Hier, je
vous ai demandé ce que vous vouliez. Je vous repose donc la question,
commissaire : que voulez-vous vraiment ? Être heureux ? C’est possible.
Un temps. Mais le bonheur a souvent son revers. C’est un fait établi,
non ? On ne peut pas le nier. Alors, vouloir être heureux, oui, pourquoi
pas ? Mais est-ce à cela, seulement, que vous aspirez ? Est-ce pour
cela, uniquement, que vous avez fait tout ce chemin et êtes venu
jusqu’ici ?
— … Je ne sais pas…
— Bien sûr, vous ne savez pas. Comment le pourriez-vous ? Nous ne sommes-là plus du tout dans le domaine du « savoir ».
Robert
Perrichon se tait un moment, pensif devant les flammes qui dansent dans
l’âtre. Puis, il se tourne à nouveau vers Baptiste.
— Si vous souhaitez vraiment
aller au bout de cette enquête, commissaire, je ne peux que vous
inciter à rester vigilant, dans chacune de vos actions, dans chacune de
vos pensées, dans chacune de vos émotions, dans chacun de vos ressentis…
et à porter votre attention, encore et encore… sur le « qui », le
« je » ou le « moi » qui en serait l’auteur, l’interprète ou le
spectateur. Car voyez-vous, commissaire, tout ceci… — Robert Perrichon
balaya de ses bras l’espace autour de lui englobant tout ce qui s’y
trouvait — est le plus gigantesque, le plus stupéfiant, le plus
incroyable jeu de dupes qui ait jamais existé.
>> suite : chapitre 18
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