XIV – RÊVE
— Je commence à vous connaître ! Vous allez à présent me dire que je suis en train de rêver ?
— C’est ici que notre première « leçon », si l’on peut dire ainsi, revêt
toute son importance. C’est par là que nous avons commencé et c’est
finalement toujours par là qu’il nous faut revenir. Car sans cette
compréhension profonde, rien ne peut être vraiment entendu.
— C’est-à-dire ?
— Et bien, qui êtes-vous, commissaire ? Qui êtes-vous réellement ? Ou
encore qu’êtes-vous ? Quel est ce moi dont vous vous croyez
propriétaire ? Est-ce un personnage ? Le commissaire Baptiste Levernier,
né tel jour, mourant tel autre jour, avec tout son lot de croyances et
de certitudes, et même d’incertitudes ? Ou êtes-vous… « autre chose » –
il faut bien mettre des mots –, dont vous ne parviendrez jamais à saisir
la portée mais qui pourtant parait presque… palpable, cet « autre
chose » qui vous a fait venir ici, vous pousse à poser toutes ces
questions. Si nous reprenons nos exemples dont nous avions parlé à votre
arrivée, vous vous souvenez ? la fleur, l’arbre… qui apparaissent et
disparaissent, pouvez-vous voir, à présent, que l’intégralité de toutes
vos expériences ont toujours un début, et une fin ? Allez, donnez-moi un
exemple…. N’importe lequel, au hasard…
— Hum… mon métier ?
— Votre carrière a bien débuté un jour, un autre jour, elle finira.
— Mon séjour chez vous ?
— Vous êtes venu, vous repartirez.
— Ma grippe l’hiver dernier ?
— Elle s’est installée, vous avez guéri.
— D’accord j’ai compris. De ce point de vue, effectivement, tout est sujet à un début et à une fin.
— Excepté…
— Quoi ?
— Ce que vous êtes. Vous souvenez-vous de votre naissance ? Etes-vous né, commissaire ? Pouvez-vous l’affirmer ?
— Mais oui, puisque je suis là, devant vous.
— Vous me parlez de ce moment, là, où sont échangés ces mots, moi je vous
parle de votre véritable naissance. Est-ce quelque chose dont vous vous
souvenez ?
— Non c’est certain, mais enfin j’en ai eu des échos par mes parents tout de même !
— Ah, ce n’est pas la même chose. Je ne vous parle pas des « on dit »
supposés ou attestés par d’autres, je vous parle, moi, de votre propre
expérience.
— Je capitule ! Non, je ne m’en souviens pas.
— Et si donc, vous ne vous en souvenez pas, comment pouvez-vous être certain que vous êtes bel et bien né ?
— Je ne me souviens pas non plus de mes premières expériences, quand
j’étais tout petit. Il semble pourtant que ces expériences aient été le
point de départ de ce que je suis devenu. Et ce que je suis devenu, ça,
j’en fais bien au moins l’expérience.
— Ce qu’il vous semble être
devenu n’est ni plus ni moins le résultat d’une histoire. On vous a
répété, petit, que vous vous appeliez Baptiste, on vous a dit, et redit,
que vous étiez un garçon, on vous a demandé d’apprendre des tables de
multiplications jusqu’à ce que vous les sachiez par cœur, on vous a fait
répéter des lettres, puis des mots, puis fait associer ces mots à des
formes qui sont devenues : cuillère, table, main, arbre, chat… Ce que
vous êtes « apparemment » ne serait-il pas simplement un point de vue
limité dans un espace et un temps, apparents ? Et ce que vous êtes « réellement », ne serait-il pas au-delà de tout ça ?
— J’avoue que je ne sais plus du tout où j’en suis. Je sens que je vais repartir encore plus ignorant qu’à mon arrivée.
— Tant mieux. Croyez-vous que ce soit en apprenant, en vous bourrant de
connaissances, même les plus affinées, que vous « comprendrez »
vraiment ? Il ne s’agit pas là d’un savoir, tout au contraire. Pour
accéder à ce qui ne peut être qu’une évidence, il faut, comme je l’ai
fait, vous dépouiller, encore, encore, et encore, jusqu’à ce qu’il ne
reste plus rien de connu. Jusqu’à ce que se révèle, non de ce que vous
pensez être, mais de ce que vous êtes réellement…
— Quoi donc ?
— Les mots ne sont plus suffisants…
— Mais attendez, attendez une seconde ! N’avions-nous pas parlé de rêve ?
Je suis peut-être tout simplement en train de rêver. Je vais me
réveiller… et tout redeviendra normal !
— Ah mais je n’ai jamais dit que vous étiez en train de rêver.
— Mais si !
— Mais non. Je vous propose plutôt : Et si vous ÊTIEZ le rêve ?
>> suite : chapitre 15
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