VII – NUIT BLANCHE
— Bonjour commissaire. Vous avez l’air fatigué. Mal dormi ?
— Vos histoires ont tourné en boucle jusqu’à cinq heures du matin. Je
n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Quand j’ai enfin réussi à m’endormir,
un coq m’a réveillé en sursaut à peine cinq minutes après.
— C’est
Alphonse. Le coq du voisin Il a pris l’habitude de faire la tournée des
maisons au petit matin. Il faut s’y faire. Du café ?
— Avec plaisir.
En silence, les deux hommes portent leur tasse à leurs lèvres. Baptiste apprécie le breuvage particulièrement noir et corsé. Ils entendent Alphonse gouailler encore une ou deux fois avant que celui-ci décide que sa prestation ici est terminée et qu’il s’éloigne pour cocoricoter à la maison suivante.
— J’avoue que vos questions me plongent dans une grande perplexité.
— C’est possible, j’en conviens.
— Mais, en même temps, il me semble que je m’en étais déjà posées, il y a
longtemps, pas les même bien sûr, et puis j’étais encore gamin, à
l’époque, je n’en étais pas vraiment conscient.
— Oui, lorsqu’on est
enfant, on voit le monde plus proche de ce qu’il est mais on ne le sait
pas. Après on grandit, et on oublie.
— Ça a été pareil pour vous ? Vous vous en posiez aussi ?
— A l’époque, j’étais déjà un enfant atypique. On me disait souvent que
j’étais dans la lune, que j’étais bizarre… des choses comme ça, vous
voyez. Je sentais bien que je n’étais pas conforme à ceux qui
m’entouraient, à ce que l’on attendait de moi. J’ai essayé, sans
conviction. On va dire que j’ai réussi à établir une façade à peu près
correcte pour fonctionner dans ce monde. Mais comme beaucoup, vous
savez. Seulement cela ne se dit pas. A peine débarqué dans cette vie,
vous êtes façonné de mille et une façons, d’abord ce sont vos parents,
puis l’école. Vous entrez dans un système dont, si vous n’apprenez pas
les codes, vous êtes complètement largué. J’ai fait comme j’ai pu, avec
les moyens qui m’étaient donnés je suppose. Mais cela ne m’empêchait pas
de me poser beaucoup de questions, le genre de questions qu’il vaut
parfois mieux garder pour soi si vous ne voulez pas être mis sur la
touche. Je l’ai vite appris.
— Et après ?
— Ça a été pareil.
— Et dans le travail ?
— Je ne travaille plus. Après mon… passage à vide, appelons-le comme ça,
j’ai eu la chance d’hériter de ma tante, comme vous le savez. Pour le
moment, cela me permet de faire une pause. Je ne me soucie pas de
l’après. On verra le moment venu.
— Mais avant, vous aviez un travail ?
— Oui. Il fallait bien que je paye mes factures et que je mange, même si
je sentais que quelque chose clochait dans cette façon de me lever tous
les matins pour… mais bon… j’ai fini comme on dit par « rentrer dans le
moule ». Et puis, récemment, les questions sont revenues, mais beaucoup
plus intenses, tournant en boucle à n’en plus finir, sur le sens de la
vie, le sens du monde, le sens de tout et de n’importe quoi. C’était
devenu une véritable obsession. Elles prenaient une telle ampleur que je
pensais parfois devenir fou. Et puis un jour…
— Vous êtes venu me voir ?
— Oui.
— Et depuis ?
— C’est étrange je sais, mais… les questions ont disparu. Et je ressens à présent un calme que je n’aurais jamais pu imaginer…
— Comment avez-vous fait pour trouver cette quiétude ?
— Eh bien, je vous avoue que j’ai beaucoup réfléchi à ce jour où je suis
venu vous trouver. Je n’ai pas compris sur le coup ce qui m’arrivait.
Tout était si… étrange. J’avais le sentiment bizarre de ne plus être là
alors que pourtant je l’étais puisque je vous parlais. Depuis, j’ai
effectué des recherches et, à ma grande surprise, j’ai découvert une
mine d’informations. Parmi elles, certaines ont particulièrement retenu
mon attention car cela semblait correspondre en tout point à ce que je
vivais.
— De quoi cela parlait-il ?
— C’est difficile de vous
répondre comme cela, commissaire. Il y a des choses qui ne sont pas
vraiment… explicables. J’ai tenté hier de vous donner un aperçu avec
cette première… investigation. C’est ce qui, pour moi, a été en tout cas
une sorte de… déclencheur. J’ai ensuite exploré, exploré, y passant mes
jours et mes nuits, grâce à cet arrêt inespéré qui m’a permis de m’y
plonger tout entier. Je vous avoue que ce que j’ai ensuite… découvert,
je ne m’y attendais pas du tout. Vous me demandez ce que j’ai fait pour
trouver cette quiétude, et bien sachez, commissaire, que je n’ai rien
fait.
— Allons donc, la preuve que si puisque vous êtes là aujourd’hui, parfaitement serein.
— Je vous assure que non, commissaire. Je n’ai absolument rien fait. Ce qu’il faut que vous sachiez, c’est que personne ne fait rien. Car, en réalité, il n’y a personne pour faire quoi que ce soit.
>> suite
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