II – OBSCURCISSEMENT
Il faut que le noir s’accentue pour que la première étoile apparaisse.
« Christian Bobin »
Baptiste Levernier rentre chez lui. La
journée a été longue. Avec deux arrestations et dix dépôts de plaintes
en tous genres, il se demande jusqu’où le monde ira. Cela fait
d’ailleurs un moment qu’il se le demande. Peut-être n’est-il pas allé
assez loin dans la question. Certes, des aberrations, – du cambriolage
au meurtre le plus sordide, en passant par la broutille qui envenime
régulièrement le quotidien –, il y en aura probablement toujours. Cela
existe depuis la nuit des temps et ce n’est certainement pas demain que
cela changera. Si l’évolution technologique, elle, va bon train, ce
n’est pas le cas de celle des hommes qui continuent de se quereller pour
un oui ou un non, pour une idée ou une certitude, pour une haie, une
parcelle de terrain, un bout de champ, un champ entier, ou même tout un
pays, conduisant aux folies sanguinaires qui se dessinent régulièrement
aux quatre coins de la planète.
Ces pensées, en lui, elles
reviennent de plus en plus souvent. Mais enfin, que peut-il y faire ?
Tout commissaire qu’il est, certaines choses lui échapperont sans doute
toujours. Le problème, c’est qu’il commence à se sentir fatigué de tout
ça. Ce n’est pas bon signe, il le sait. Il en a vu certains dans ce
métier qui ne finissent pas bien. Peut-être est-il temps de songer aux
années qu’il lui reste à vivre, qu’il a jusque-là mises au placard, le
temps lui manquant pour se pencher sérieusement dessus. Depuis quelques
mois, sourd dans l’air, ou peut-être en lui, un besoin de se pauser, de
goûter un peu plus au silence. Peut-être celui-ci a-t-il quelque chose à
lui dire.
Il s’est mis à pleuvoir. Baptiste ouvre son parapluie.
Il n’habite pas très loin du commissariat. Parfois il y va à pied,
comme aujourd’hui. Il est assez tard mais il ne se sent pas l’envie de
rentrer déjà. Il avise un petit restaurant, au coin de la rue. Un bon
repas sera le bienvenu. Chez lui, personne ne l’attend. Pas même
Napoléon qui, de toute façon, semble ne jamais rien avoir attendu. Ce
chat dort 23 h / 24 h. Le reste du temps est consacré à vérifier si son
assiette s’est par miracle remplie, ou à se trainer jusqu’à sa litière
pour ses besoins. A part ça, ni un miaulement de bonjour, ni un
miaulement de merci, pas le moindre petit intérêt envers celui qui, sans
savoir pourquoi, l’a un jour recueilli. Leur relation est au point
zéro. Baptiste se demande si tous les chats sont ainsi ou s’il a, par le
fruit du hasard, hérité du seul dont l’indifférence surplombe tout :
petits mots doux, approches, caresses, et même, en désespoir de cause,
tentatives ridicules de miaulements dont Baptiste a fini par renoncer.
Du haut de ses quatre pattes, Napoléon continue de passer, dans une
complète apathie. Ou alors, peut-être est-il tout bonnement amnésique,
oubliant tout dans la seconde, y compris à qui il doit sa gamelle
remplie, sa litière nettoyée et le coussin moelleux mis à sa
disposition. Baptiste a fini par abdiquer et depuis, ils vivent côte à
côte, chacun menant sa vie propre. Au moins, Napoléon ne fait pas de
dégât, c’est déjà ça.
Les pensées de Baptiste glissent vers ce
drôle de Robert Perrichon qu’il a raccompagné un peu plus tôt vers la
sortie du commissariat, habité d’un sentiment bizarre. Drôle n’est
peut-être pas le mot. Bizarre ? Curieux ? Mystérieux ? Allons donc ! Comme il y va. Bon, il est vrai que ce Perrichon est…
L’irritation,
soudain, le saisit. Impossible de le définir ! Le comble, pour lui,
qui, au cours de sa carrière, s’est penché avec beaucoup d’attention sur
la psyché humaine. Sa bibliothèque personnelle regorge de livres
traitant de psychologie, de sociologie, de psychiatrie, de criminologie,
et de tout ce qui se rapproche, de près ou de loin, au comportement de
l’homme en général.
Non, avec ce Perrichon, rien à voir. C’est « au-delà de tout ça », mais Baptiste ne sait pas « où »
exactement. Quand l’homme, tout perdu qu’il était, s’est présenté au
commissariat, Baptiste a fait preuve de patience et de bonne volonté.
Mais il a vite été obligé de reconnaitre que l’affaire dépassait le cadre de ses compétences.
Le
feu est passé au rouge, les voitures se sont arrêtées. Baptiste regarde
à droite puis à gauche, traverse la route et se dirige vers le petit
restaurant dont le néon clignote au-dessus. Tout en marchant, ses
pensées reviennent vers Perrichon. Son instinct de flic – à moins qu’il
ne s’agisse d’une autre sorte d’instinct, il ne sait pas –, vient de lui
dire qu’il y a là quelque chose à creuser.
Cela devient soudain comme une évidence.
Mais
de quelle chose parle-t-on précisément ? C’est peut-être bien ça qui
est vraiment étrange. En dehors de ce mystère qui émane à présent de
Perrichon, ses propos, obscurs, restent ancrés dans la mémoire de
Baptiste et il constate que « quelque chose » en lui sent qu’il y a « quelque part » un sens là-dedans, peut-être encore simplement inaccessible.
Surpris,
il se revoit soudain lorsqu’il était enfant. Ce quelque chose,
curieusement, l’a ramené là, et plus particulièrement dans les parties
de chasses au trésor dont il ne se lassait pas et dont les messages
énigmatiques le conduisaient fébrilement aux indices suivants.
Dieu,
que mon enfance est loin ! pense-t-il. Et comme la vie, depuis, l’avait
tourneboulé, dispersant ses rêves et ses passions à tous les vents.
Plus rien ne semblait alors tenir debout. C’était sans doute la raison
pour laquelle, au-travers du métier de policier qui s’était imposé, il
s’était acharné à remettre droit tout ce désordre.
Depuis quelque
temps pourtant, ou plusieurs mois peut-être, ou même années ?
allez-savoir, tout a glissé si doucement, Baptiste sent que les ailes de
son moulin sont fatiguées, fatiguées de tourner pour aussi peu de
résultats. Le monde va toujours aussi mal, sinon pire.
Il sent que son monde, à lui aussi, s’est imperceptiblement effrité…
L’image
de Perrichon refait surface. Avant, il aurait classé l’affaire sans se
poser plus de questions. L’homme avait été victime d’un malaise. Cela
avait chamboulé sa raison. Un peu de repos et cela irait mieux.
Seulement aujourd’hui, il n’en allait pas de même. Après tout, qui
était-il pour s’asseoir ainsi sur ses certitudes ? Non décidément,
quelque chose n’allait pas.
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