
BÉBÉ ET ENFANT INTÉRIEUR
Q Certains disent qu'il nous faut « retrouver l'enfant intérieur », ou que le bébé « vit la Source », et que la spiritualité (ou la non-dualité) est un « retour » à un état d'innocence primordiale.
R Ce raisonnement, bien que séduisant, est fondamentalement erroné du point de vue de l'Advaita Vedānta.
1. L'Erreur Fondamentale : Confondre l'Innocence de l'Ignorance avec la Liberté de la Connaissance
Les partisans de cette idée disent : « Regarde ce bébé. Il est pur, innocent, sans ego, présent, joyeux. C'est cela l'état naturel. Nous l'avons perdu en grandissant. Il faut y retourner. »
La réfutation védantique est claire :
L'innocence du bébé est une ignorance, pas une réalisation. Le bébé est « pur » seulement au sens où son mental est relativement vierge de concepts complexes et de saṃskāras (impressions) manifestés. Mais l'ignorance fondamentale – l'identification au corps – est déjà pleinement présente dès la naissance ! Le bébé ne sait pas qu'il est la Conscience illimitée ; il croit déjà être ce petit corps dépendant qui a faim, qui a froid, qui pleure. Son "je" est déjà localisé et limité. Son innocence n'est que l'ignorance d'un enfant, pas la sagesse d'un sage.
C'est l'état de l'ignorant, pas du libéré. Le but de la spiritualité n'est pas de régresser mentalement, mais de transcender l'identification au corps-mental par la connaissance. Un sage a la simplicité et la joie d'un enfant, mais sur la base d'une connaissance inébranlable de sa vraie nature, pas sur la base d'une ignorance non questionnée. La simplicité du sage est consciente ; celle de l'enfant est inconsciente. C'est une différence abyssale.
2. L'Erreur sur la « Vie de la Source »
Ces personnes disent que « le bébé vit dans l'instant présent, connecté à la Source. Il n'est pas dans le mental. »
La réfutation :
Le bébé ne « vit » pas la Source. Il est la Source (tout comme chacun d’entre nous), mais il ne le sait pas, alors que l’intellect, une fois grand, permet d’acquérir la connaissance de qui nous sommes vraiment. C'est toute la différence entre être et expérimenter. La Source (Brahman) n'est jamais un objet d'expérience. Elle est le Sujet ultime, la Conscience même qui rend possible toute expérience, y compris l'expérience d'être un bébé. Le bébé n'a pas une « expérience mystique » de la non-dualité. Il a simplement une expérience non-analytique et sensorielle du monde, toujours à travers le prisme de l'identification corporelle. Sa conscience est réfléchie à travers un mental immature, pas reconnue comme sa nature propre et sans limites.
Son « instant présent » est une absence de conceptualisation, pas une transcendance du temps. Il est présent parce que son intellect n'a pas encore la capacité de projeter un passé et un futur élaborés. Ce n'est pas la présence éternelle de l'Ātman, qui est au-delà du temps. C'est une présence temporaire et précaire, qui sera inévitablement remplacée par la mémoire, l'anticipation et l'anxiété à mesure que le mental se développe – précisément parce que l'ignorance de base n'a pas été touchée.
3. L'Erreur du « Retour » et de la « Perte »
Le récit est : « Nous étions purs, nous avons été corrompus par le monde (éducation, traumatismes), nous devons retrouver cet état originel. »
La réfutation védantique brise ce mythe :
Il n'y a rien à « retrouver » parce que nous ne l’avons jamais perdu. Notre nature de Conscience illimitée n'est pas un état perdu. Elle est ce que nous sommes. Le problème n'est pas que nous avons perdu quelque chose, mais que nous ignorons ce que nous sommes déjà. La tristesse, l'anxiété de l'adulte ne sont pas la preuve qu'une « pureté » a été perdue ; elles sont la preuve que l'identification au corps-mental limité (jīva) est devenue plus complexe et douloureuse. La solution n'est pas de faire marche arrière, mais d'aller de l'avant vers la connaissance qui dissout cette identification.
Le « petit que nous étions » était déjà le problème, pas la solution. Cet enfant intérieur, dont parlent aussi les psychologues, est souvent blessé, apeuré, en manque. C'est lui qui, à l'âge adulte, cherche désespérément sécurité, validation et amour inconditionnel. La spiritualité populaire nous dit d' « écouter notre enfant intérieur ». Le Védānta nous dit : « Nous devons parfois materner cet enfant intérieur, mais surtout, nous devons réaliser que nous ne sommes pas cet enfant. Nous sommes la Conscience au sein de laquelle cet enfant apparent apparaît et disparaît. » . Retourner à cet enfant, c'est retourner à la vulnérabilité et à la dépendance. Le but est de réaliser que nous sommes le fondement invulnérable de toute expérience.
4. Pourquoi Cette Idée est Si Séduisante (et Dangereuse)
Elle flatte l'ego : Elle propose une quête centrée sur notre histoire, notre perte, notre retour à un état personnel de pureté. Cela renforce subtilement l'identité d'individu séparé, alors que la voie est de la dissoudre.
Elle évite la discipline de la connaissance : Il est plus facile de fantasmer un retour à un état « naturel » que de s'engager dans l'étude rigoureuse, l'écoute, la réflexion et la contemplation nécessaires pour discerner le Réel de l'apparent.
Elle mène à une impasse (cul-de-sac) : Comme le dit un texte, sans analyse propre, on finit par superposer l'idée de « limité » sur le corps-mental. On se dit « je suis infini » tout en continuant à agir et penser comme un individu limité et blessé. C'est une compréhension superficielle et contre-productive qui peut rendre la personne encore plus subjective et confuse.
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